Garanties de sécurité Russie-Otan

"Les seuls qui ont véritablement l’intérêt d’une guerre, c’est l’Ukraine!"

Afin de trouver une issue à la crise sécuritaire en Europe, les Présidents français et russe se sont entretenus ce 28 janvier. Si pour André Filler, cette initiative est surtout bénéfique à Macron, un éventuel deal ne serait-il pas profitable à tous?
Sputnik
Emmanuel Macron revêt ses habits de médiateur. Deux jours après une rencontre quadripartite à l’Élysée au maigre bilan, le Président français et son homologue russe se sont entretenus par téléphone ce vendredi 28 janvier. Dans leur collimateur, la réaction des États-Unis et de l’Otan aux demandes de garanties de sécurité émises par Moscou.
D’après les premiers commentaires de Vladimir Poutine, les principales préoccupations russes sont restées sans réponse. N’ont pas été pris en compte les appels de Moscou à ne pas élargir l’Alliance atlantique, qui devrait reculer sur les positions fixées en 1997 ainsi qu’à renoncer au déploiement de missiles près des frontières de la Russie.
Du côté de l’Élysée, un laconique communiqué a souligné que l’entretien téléphonique d’une heure entre les chefs d’État leur avait "permis de s’entendre sur la nécessité d’une désescalade", soulignant toutefois que "le Président Poutine n’a exprimé aucune intention offensive. […] Il a dit très clairement qu’il ne cherchait pas la confrontation".

Un appel "passage obligé" pour Moscou

Qu’en sortira-t-il concrètement? Difficile à dire, mais une chose est sûre aux yeux d’André Filler, universitaire spécialiste de l’espace russe et postsoviétique à Paris VIII: de part et d’autre, les enjeux ne sont pas les mêmes. "Cet entretien est infiniment plus important pour Emmanuel Macron que pour Vladimir Poutine", estime le géopolitologue, qui pointe du doigt les échéances électorales des 10 et 24 avril.

"Il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron aura en face de lui deux adversaires principales, que ce soit Marine Le Pen ou Valérie Pécresse, qui sont toutes les deux profondément pro-russes à leur manière", développe l’universitaire. "Si Emmanuel Macron cherche à grappiller sur l’électorat de centre droit […] il faut –pour des raisons purement franco-françaises– qu’il se montre beaucoup plus flexible sur le dossier russe."

En revanche du côté de Moscou, cet entretien tiendrait plus du "passage obligé" que d’une réelle occasion d’avancer sur les dossiers de l’Ukraine et des garanties de sécurité. "La Russie a envoyé des signaux suffisamment clairs pour identifier l’interlocuteur et cet interlocuteur, ce sont les États-Unis qui, aujourd’hui, ne sont pas prêts à assumer ce rôle", poursuit le spécialiste. En témoigne à ses yeux la surenchère de déclarations en provenance de Washington, qui montrerait l’absence de toute "volonté de compromis quelconque du côté américain" avec Moscou.
"Tout indique que le Président russe fera usage de la force militaire à un moment donné, peut-être d’ici mi-février", déclarait encore la sous-secrétaire d’État, Wendy Sherman, le jour même des négociations au "format Normandie" à Paris. Au même moment, face à la fameuse "menace croissante" de la Russie, l’ambassade américaine à Kiev exhortait les ressortissants américains à quitter sans tarder le pays.

Macron: intérêts électoraux et européens

Après avoir rejeté les demandes de garanties sécuritaires de Moscou, Washington a saisi ce vendredi le Conseil de sécurité de l’Onu. Et ce, sous prétexte que les mouvements de troupes russes en Russie constitueraient une "menace claire pour la paix et la sécurité internationales".
Des déclarations outre-Atlantique qui vont jusqu’à verser ouvertement dans le bellicisme, comme celle du sénateur Roger Wicker. N’"exclu [ant] pas une frappe nucléaire préventive", l’élu Républicain a estimé qu’en cas d’attaque sur l’Ukraine, la flotte américaine pourrait depuis la mer Noire faire "pleuvoir la destruction" sur les forces russes.
Face à cette agressivité américaine vis-à-vis de Moscou, conjugué à l’absence de ligne diplomatique claire à Berlin, Paris a donc une carte à jouer en tant qu’arbitre.

"Si Emmanuel Macron parvenait à convaincre Vladimir Poutine que la France ou le tandem franco-allemand pourrait opérer une forme de médiation entre la Russie et l’Otan, ce sera une énorme victoire militaro-diplomatique pour le camp français. Donc l’enjeu est vraiment pour Emmanuel Macron, Poutine ne gagnera rien ou ne perdra rien", avance Filler.

Des retombées d’autant plus profitables pour le locataire de l’Élysée qu’il a pris la tête du Conseil européen. Le 19 janvier, présentant les objectifs de sa présidence de l’Union, Emmanuel Macron a plaidé pour la création d’"un nouvel ordre de sécurité" en Europe face à la Russie. Obtenir une avancée en faveur d’une désescalade sur la frontière orientale du Vieux continent replacerait l’Europe au centre du jeu.
Tout le monde ne serait-il donc pas gagnant si Paris parvenait à décrocher un compromis à l’Est? Une évidence, concède André Filler, mais une telle perspective lui paraît peu probable dans la configuration actuelle des États-Unis. Impossible d’"astaniser" (du nom des accords d’Astana de 2017, qui ont conduit à des cessez-le-feu en Syrie) l’Ukraine avec une Administration Démocrate au pouvoir à Washington, estime le géopolitologue.

L’Ukraine, "élément perturbateur majeur"

Si Joe Biden a assuré qu’aucun soldat américain ne mourrait pour l’Ukraine, il n’en sera pas de même pour les soldats des nations européennes. Clairement, aux yeux de notre intervenant, les Européens doivent cesser de se faire entraîner dans des combats qui ne sont pas les leurs.
Reste à savoir si Kiev ne jouerait pas les trouble-fêtes dans la recherche d’un accord. Lors de la rencontre au "format Normandie" du 26 janvier, la diplomatie ukrainienne s’est montrée intransigeante. "Nous ne permettrons à personne, même à nos amis, de nous imposer une quelconque concession", menaçait le 26 janvier le ministre ukrainien des Affaires étrangères, prévenant que tout accord "négocié dans le dos de l’Ukraine" serait rejeté.

"La France, l’Europe en général et l’Otan sont plus embêtées par l’Ukraine qu’autre chose", concède André Filler.

Ce dernier rappelle les réticences des États-Unis à intégrer l’Ukraine dans l’Alliance. Même chose du côté de l’Union européenne : "La France et l’Allemagne ont très peu d’intérêts en Ukraine, contrairement à d’énormes intérêts économiques en Russie", rappelle le géopolitologue. Pour lui, "l’Ukraine reste à la fois l’objet, l’échiquier, mais aussi l’élément perturbateur majeur".
À l’issue de la rencontre au "format Normandie" de plus de huit heures à Paris, les quatre représentants ne sont parvenus qu’à s’accorder sur une future rencontre à Berlin. Là-bas, ils devront trouver une interprétation commune des accords de Minsk… signés en 2014. Kiev refuse toujours de les appliquer, rejetant l’idée même d’établir un contact avec Donetsk et Lougansk, un point pourtant clé de l’incertain processus de paix.
Un gouvernement qui ne veut pas dialoguer n’est-il pas un gouvernement qui veut combattre?

"Les seuls qui ont véritablement l’intérêt –je ne dis pas la volonté– d’une guerre, c’est l’Ukraine, c’est certain!", conclut André Filler.

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