Côte d'Ivoire: les institutrices, les nouvelles victimes de "la culture du viol"?

En Côte d’Ivoire, la valse macabre des agressions sexuelles sur institutrices se poursuit. En l’espace d’un mois et demi, pas moins de trois cas de tentatives de viol ou viols ont été enregistrés, suscitant une vive indignation, et accentuant d’autant plus le débat sur la "culture du viol" dans le pays.
Sputnik

"Les cas de viols d’institutrices sont loin d’être un phénomène nouveau. C’est juste que, par le passé, nous ne communiquions pas à ce sujet, et cela parce que très souvent les chefs hiérarchiques souhaitaient que ces affaires ne soient pas ébruitées, mais se règlent en interne", déclare Jérôme Ourizalé, secrétaire général national du Syndicat autonome de l'enseignement primaire public de Côte d'Ivoire (SAEPCI).

Pour ce responsable syndical interrogé par Sputnik, il convient désormais de "communiquer systématiquement"sur chaque agression qui survient afin que tous aient conscience de l’ampleur du phénomène, et que des "solutions idoines" soient trouvées.

"Nous avons donné des instructions à nos collègues et aux secrétaires généraux pour que toute tentative de viol ou viol soit immédiatement porté à la connaissance du bureau exécutif national. Nous voulons au terme de cette année faire un point le plus précis possible, dans l’espoir que nos rapports emmènent le gouvernement à prendre certaines dispositions qui s’imposent", poursuit-il.

Les dispositions auxquelles pense cet instituteur portent sur des mesures devant permettre d’assurer la sécurité des enseignantes, mais aussi d’améliorer leurs conditions de vie. "Dans certains villages, les enseignantes sont logées dans des maisons de fortune où elles ne bénéficient parfois d’aucune intimité. Tous leurs faits et gestes peuvent être scrutés à loisir, c’est là une situation susceptible d’aiguiser l’appétit de délinquants", explique-t-il.

Une fréquence de cas qui inquiète

Du 6 octobre au 15 novembre, ce sont officiellement deux cas de viol et une tentative qui ont été recensés. L’un d’eux a profondément marqué les esprits jusqu’au sommet de l’État. En effet, le 6 octobre, l’agression violente d’une institutrice à Sandégué, une localité du nord-est de la Côte d’Ivoire, avait choqué et indigné les internautes, organisations des droits de l’homme et syndicats d’enseignants.
Le gouvernement avait tout de suite pris en charge la victime et communiqué abondamment sur ce cas tant à la télévision nationale que sur les réseaux sociaux. Aussi un point d'honneur avait été mis à la traque du violeur, finalement interpellé quelques jours plus tard.
Et plus récemment, le 15 novembre, c’est un adolescent de 15 ans qui a violé une enseignante de 36 ans à Tiefinzo, un village du nord-est du pays.
Toutes ces agressions sexuelles surviennent le plus souvent dans des zones rurales quelque peu isolées. Mais pour Jérôme Ourizalé, "l’isolement n’est qu’un facteur favorisant ces actes, dont la cause fondamentale est à rechercher ailleurs".
Et justement, pour de nombreuses militantes des droits des femmes, cette cause est à rechercher dans la "culture du viol" qui serait ancrée dans le pays.

Une "culture du viol" en Côte d’Ivoire?

Pour Sylvia Apata, juriste et consultante en droits des femmes, la question ne se pose même pas, "il y a effectivement une culture du viol qui est bien répandue et implantée dans les mentalités en Côte d'Ivoire". Et elle l’explique par le fait que les Ivoiriens "ne sont pas encore parvenus à accepter que les femmes soient des êtres humains libres qui, comme les hommes, disposent de leur liberté et de leur corps".

"Nous sommes toujours dans ce schéma patriarcal où une femme qui a été violée y est forcément pour quelque chose: soit elle était mal habillée, soit elle n’avait pas à traîner dehors à une certaine heure... Et cela, le présumé ex-violeur, invité de l’animateur Yves De M'Bella, l'avait très bien illustré dans ses propos quand il nous a fait comprendre qu'une femme qui a été violée l'a bien cherché", déclare la militante féministe, interrogée par Sputnik.

En septembre dernier, la justice ivoirienne avait condamné à 12 mois de prison avec sursis et une amende de deux millions de francs CFA (3.049 euros) l’animateur Yves De M'Bella pour "apologie du viol" et "attentat à la pudeur". Il se trouve que ce dernier avait convié sur le plateau de NCI, une chaîne de télévision privée à audience notable, un présumé ex-violeur pour une simulation de viol en direct.
En Côte d'Ivoire, les statistiques officielles sur le nombre de viols demeurent largement biaisées car, comme l’expliquent les militants des droits des femmes, les victimes rechignent très souvent à porter plainte, généralement en raison des pressions sociales, par peur des représailles ou du sentiment de honte. Uniquement 693 cas ont ainsi été recensés sur l’ensemble du pays par le ministère de la femme en 2018.

"Les lois ivoiriennes ne protègent pas suffisamment les victimes. Nous avons toujours ce vide juridique en ce qui concerne la mise en place de ce régime spécial de répression de l'ensemble des violences que subissent les femmes et les filles comme le recommande la Conventionsur l'élimination de toutes les formes de discriminations à l'égard de la femme. Mais ce vide est légèrement en train d'être comblé par une loi actuellement en projet", déplore Sylvia Apata.

À Abidjan, les violences conjugales touchent 70% des femmes
À ce projet de loi qui porte sur des mesures de protection des victimes de violences domestiques et de viols, entre autres, le Collectif des activistes de Côte d'Ivoire (regroupement de 30 organisations ivoiriennes et internationales qui travaillent à l'amélioration de la santé et des droits des femmes) a proposé, "dans un souci d'efficacité", des amendements parmi lesquels figurent les questions de la gratuité du certificat médical de viol (le coût actuel est de 50.000 francs CFA, soit 76 euros) et de l'avocat commis d'office pour toutes les victimes de viol.

"Si les criminels ont des avocats commis d'office, il est enfin temps que l'État ivoirien songe à protéger celles qu'on a offensées en leur commettant également un avocat d'office. Cela permettra en effet de rendre la justice plus accessible aux victimes majoritairement défavorisées", conclut Sylvia Apata.

Discuter