Les "durs" des talibans permettront-ils la réforme promise par le gouvernement afghan?

Au sortir de pourparlers internationaux à Moscou sur la situation en Afghanistan, les représentants talibans* ont promis de faire des efforts en faveur d’une plus grande inclusivité de leur gouvernement. Une promesse réaliste? Éléments de réponse.
Sputnik
La reconnaissance internationale "n’interviendra que si [les talibans*] commencent à répondre à la majeure partie des attentes de la communauté internationale concernant les droits humains et le caractère inclusif" du gouvernement afghan. C’est ce qu’a déclaré l’émissaire spécial du Président russe pour l’Afghanistan, Zamir Kaboulov, en marge des pourparlers internationaux à Moscou sur la situation dans le pays. La rencontre a été organisée avec la participation des talibans*eux-mêmes ainsi que des États voisins.

"Les talibans* savent qu’à part eux, il n’y a pas d’alternative"

Une demande russe visiblement reçue cinq sur cinq. Le porte-parole des talibans* Amir Khan Mouttaki a assuré à l’issue de la réunion que des "réformes" étaient "en cours" et que "des changements dans le gouvernement auraient lieu" en vue d’une plus grande ouverture à toutes les composantes ethnico-politiques de l’Afghanistan. Un engagement qui ne convainc pas tout le monde.
"On ne peut pas prendre ces promesses au sérieux", balaye Karim Pakzad, spécialiste de l’Afghanistan à l’IRIS.
En effet, au début des discussions à Moscou, le vice-Premier ministre afghan Abdul Salam Hanafi a jugé que son gouvernement était "déjà inclusif". D’après le chercheur, il est possible que les talibans* donnent quelques billes symboliques à la communauté internationale mais dans ce bras de fer pour normaliser l’exercice du pouvoir afghan, cette dernière ne serait pas gagnante. Elle "sera obligée de reconnaître tôt ou tard le gouvernement taliban*" et ne "pourra pas éternellement fournir des chèques de 1 milliard d’euros par-ci, de 600 millions d’euros par-là", constate le chercheur.
Talibans au pouvoir en Afghanistan
Les talibans annoncent des réformes et des changements dans leur gouvernement
Car "il n’y a aucune alternative" aux talibans*. Si les nouveaux maîtres de Kaboul perdent, tout le monde perd car le risque de chaos en cas d’effondrement des autorités actuelles est grand. Les attentats fréquents de l’État islamique* au Khorassan sont là pour le rappeler. Avec les Ouïghours à l’est, les "fous de dieu" des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase, d’Afghanistan et du Pakistan, le terreau est plus que fertile à un nouveau califat islamique, rappelle notre interlocuteur.
Un scénario inconcevable pour le monde entier qui redoute que le pays ne redevienne un sanctuaire djihadiste.
"Les talibans* savent qu’à part eux, il n’y a pas d’alternative. Ils ont le temps avec eux et en jouent", souligne Karim Pakzad.
Car le principal groupe d’opposition aux talibans*,l’Alliance du Nord –soutenu par la coalition occidentale–, manque sérieusement de ressources politiques et militaires. C’est ce qu’a confirmé à Sputnik un ex-agent de la DGSE, proche du mouvement. Les talibans* restent donc la seule force vive pouvant actuellement gouverner le pays mais les ressources financières leur font défaut du fait, entre autres, du gel des actifs financiers du pays par les banques occidentales –9 milliards de dollars notamment sont toujours gelés par les États-Unis.

Division au sein des talibans*

La crise économique en Afghanistan a été l’un des volets clés des négociations à Moscou. Il a été conclu qu’une conférence internationale de donateurs sous l’égide de l’Onu devait être organisée. Les pays de l’Otan sont priés d’y participer, l’Alliance atlantique ayant contribué, avec sa présence de 20 ans dans le pays, à la situation actuelle en Afghanistan.
Une situation qui n’est pas stable, le pays se dirigeant tout droit vers la famine, prévient l’Onu. L’arrivée de l’hiver dans les vallées n’est pas pour arranger les choses. Des millions de dollars d’aide internationale commencent à arriver.
Les talibans* utiliseraient la menace de l’implosion de l’État afghan comme levier de négociations, fait remarquer notre interlocuteur: "Ils disent ‘si nous n’avons plus d’argent, le chaos va prendre le dessus’."
Il juge probable que les talibans* retournent dans leurs zones pashtounes si le pays tombe dans le chaos. Dans ces conditions, il ne reste à la communauté internationale que de céder. D’autant qu’à Kaboul, ce ne sont pas les talibans*les plus diplomates qui dictent les termes diplomatiques:
"On voit de plus en plus clairement apparaître une division entre deux branches talibanes*", affirme Karim Pakzad.
L’une, plus modérée, est incarnée par le Mollah Baradar, négociateur clé des accords de Doha qui ont ponctué deux décennies de présence américaine en Afghanistan. L’autre, plus dure, est représentée par Sirajuddin Haqqani, ministre des Affaires intérieures dans le gouvernement taliban*, à la tête du "réseau Haqqani", connu pour être proche d’Al-Qaïda*et l’aile la plus radicale des talibans*.
Or, entre ces deux branches, "ce sont clairement les durs qui donnent le ton" de la politique talibane*. "C’est la réalité du pouvoir taliban aujourd’hui", souscrit l’ex-agent de la DGSE en poste en Afghanistan avec qui Sputnik a pu échanger.
"L’Émirat islamique, c’est la charia", conclut Karim Pakzad, qui reste étonné du fait que cette réalité continue d’échapper à certains acteurs de la communauté internationale.
La grande question est de savoir si cette communauté internationale a assez de moyens de pression pour que les promesses talibanes* deviennent réalité.
*Organisation terroriste interdite en Russie.
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