Cours d'Anti-néolibéralisme
Avec l’aide de l’économiste Omar Aktouf, professeur titulaire à HEC Montréal et membre du conseil scientifique d’ATTAC Québec, Sputnik entame une série d’émissions dans le but d’expliquer les fondements de ce néolibéralisme qui génèrent les crises répétitives.

Pourquoi les syndicats "adoptent des positions de défense antagonistes"

Dans ce quinzième cours "d’Anti-néolibéralisme", le Pr Omar Aktouf explique à Sputnik comment les principes de Taylor ont été trahis par les théoriciens du management moderne. Selon lui, ces derniers "n’ont retenu de Taylor que ce qui aidait à faire grossir le gâteau, mais aucunement de le partager plus équitablement".
Sputnik
Au XIXe et au début du XXe siècle, la généralisation de la machine, du moteur, du chemin de fer, etc. va apporter dans son sillage la conviction de la nécessité d’organiser le travail suivant des rouages bien réglés, semblables aux automates et aux systèmes mécaniques. La discipline la plus stricte, la spécialisation la plus poussée, la division du travail la plus détaillée et, enfin, la rationalité opératoire, le calcul scientifique et la prévision méticuleuse seraient donc garants d’un succès scientifiquement fondé.
C’est dans ce contexte qu’apparaissent les balbutiements de la théorie du management avec des auteurs dont les écrits et les principes allaient servir de première base à cette nouvelle discipline. L’un des plus célèbres est l’ingénieur américain de l’industrie de l’acier Frederick Winslow Taylor (1856-1915), considéré comme le "père de l’organisation scientifique du travail".
Taylor a apporté des moyens effectifs pour rendre le travail moins pénible et plus rentable. Il a surtout appelé à des changements et à la mise en place de pratiques de gestion et de relations dirigeants-dirigés.
Ce que Taylor a introduit dans la division technique du travail a-t-il été suivi, compris et enseigné?
Dans ce quinzième cours d’"Anti-néolibéralisme", Omar Aktouf, professeur titulaire à HEC Montréal et membre du conseil scientifique d’ATTAC Québec, estime auprès de Sputnik que si "nous avions scrupuleusement respecté ce que Taylor avait énoncé, on aurait peut-être aujourd’hui évité bien des déboires à l’industrie occidentale".

Rappel de vertus tayloriennes

Dans ses travaux, Taylor mettait en garde contre la poursuite de la quantité au détriment de la qualité, exhortait à la droiture et à l’honnêteté envers les employés. "Il appelait aussi à la collaboration cordiale, au travail en équipe, entre dirigeants et dirigés, et à chercher avec sincérité le bien-être de l’ouvrier. Il exhortait également au respect et à la considération envers les employés. Enfin, il conseillait de partager les bénéfices, après le paiement de tous les frais d’entreprise", rappelle le Pr Aktouf.
"Tout cela peut se résumer dans ce passage de sa déposition, lors de son audition par la Chambre des représentants: +Si vous voulez que votre affaire soit bénéficiaire, vous ne pouvez pas traiter les uns ou les autres injustement ou d’une façon égoïste. Vous devez supprimer les buts égoïstes et les actes injustes+".
Ainsi, il s’interroge: "Comment a-t-il été possible de continuer pendant de si nombreuses années à pratiquer un système de gestion complètement bisé par rapport à l’esprit que prétendait y mettre son initiateur?".

"Une période favorable à la croissance industrielle"

La réponse, selon le Pr Aktouf, tient d’abord au fait que le système de Taylor "a été conçu, mis au point et généralisé pendant une période qui a été peut-être la plus favorable, de tous les temps modernes, à la croissance industrielle".
En effet, selon lui, "les empires coloniaux et les deux grandes guerres ont entraîné l’essor des industries occidentales et l’élargissement des marchés. Il a donc été possible, durant les années d’après-guerre, de produire et de faire des profits malgré un gros gaspillage des ressources et du potentiel humain".
Néanmoins, il estime qu’actuellement, "les vertus de l’éthique, de la confiance, de l’honnêteté dans les organisations ainsi que celles de la collaboration, du respect de la dignité de l’employé, du partage, alors que Taylor a eu le mérite d’en crier l’importance et d’en réclamer l’application il y a plus d’un siècle, deviennent de plus en plus nécessaires dans les entreprises"!

Taylor trahi?

Pour Omar Aktouf, l’économie mondiale n’a pas fini de payer le fait d’avoir oublié, voire transfiguré, les vertus énoncées par Taylor en son temps, provoquant l’accumulation de dysfonctions devenues aujourd’hui de lourds handicaps.
En effet, "l’interprétation littérale de la formule +l’homme qu’il faut à la place qu’il faut+ et la spécialisation-sélection compulsive qui s’en est suivie, la soif de pouvoir et de contrôle des dirigeants a accru la méfiance et multiplié les fonctions et les postes de surveillance et d’inspection, la dichotomie conception-exécution a engendré une situation où les partenaires ne se parlent pas, sinon dans l’affrontement, ou lors de la pénible négociation périodique des conventions collectives", en sont des exemples parlants.
Enfin, le Pr Aktouf estime que ce n’est pas pour rien que "les syndicats adoptent des positions de défense antagonistes qui ne peuvent être que renforcées par des directions, pour reprendre les termes de Taylor, toujours plus +égoïstes+, s’arrogeant plus que la part du lion dans la valeur ajoutée, plus injustes, plus jalouses de leurs chasses gardées telles que l’information, l’orientation stratégique ou l’usage des surplus"
En définitive, "les milieux du management n’ont retenu de Taylor que ce qui aidait à faire grossir le gâteau, mais à peu près aucunement ce qui aurait permis de limiter les dégâts ou de partager plus équitablement ce gâteau, ce dont Taylor se rendait parfaitement compte déjà de son vivant", conclut-il
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