Cocaïne, crack, opiacés: le gouvernement se la joue «dur», pour le meilleur et pour le pire

Emmanuel Macron persiste et signe: l’État ne lâchera rien contre le trafic de drogue. Une stratégie du tout répressif que dénonce Jean-Charles Dupuy, de SOS Addictions. Cette politique est-elle à la hauteur de cet enjeu de santé publique?
Sputnik
«Le ministère de l’Intérieur pense qu’en allant chercher tous les gens qui dealent, etc., cela va régler le problème.»
La lutte contre les stupéfiants menée par le gouvernement est loin de convaincre Jean-Charles Dupuy, vice-président de SOS Addictions. Depuis des mois, par la voix de Gérald Darmanin, la répression est pourtant la pierre angulaire de la stratégie de l’exécutif. Emmanuel Macron s’est voulu ferme sur le sujet, rappelant lors de sa visite à Marseille le 1er septembre que l’État «ne lâchera(it) rien» contre le trafic de drogues.
«L’idée que dans certains quartiers ce serait branché de prendre de la drogue pendant que dans d’autres on ait des jeunes qui se fassent tuer parce qu’ils la vendent ou surveillent, c’est terminé», a-t-il déclaré devant des policiers du commissariat de la division nord de la cité phocéenne. Le chef de l’État a de surcroît rendu les consommateurs coupables: «Il faut que tout le monde comprenne dans notre pays que les consommateurs aujourd’hui de drogue sont des complices de fait» des trafiquants.
​Peu importe que ceux-ci soient toxicomanes (c’est-à-dire cliniquement dépendants) ou non? La question de l’addiction reste néanmoins déterminante, à en croire notre interlocuteur. Un problème de santé publique que le gouvernement semble donc ignorer, au moins dans sa stratégie de communication. Pour Jean-Charles Dupuy, cette politique est vouée à l’échec.
«Vous allez taper sur un point de deal, un autre se montera ailleurs. On est complètement terrassé par cette façon de fonctionner: répression avant tout, répression du consommateur, ça n’a rien donné, ça ne donnera rien. On est dans l’archaïsme total concernant les addictions. Il n’y a pas de prévention en France, c’est une catastrophe», affirme le vice-président de SOS Addictions au micro de Sputnik.
Pourtant il y a urgence. Le «crack», de la cocaïne mélangée avec du bicarbonate de soude ou de l’ammoniaque, une substance particulièrement addictive, fait des ravages. Sa part de consommation a augmenté par rapport à la cocaïne en poudre: de 33% en 2017 contre 20 à 25% entre 2013 et 2016, a indiqué l’Agence du médicament (ANSM) dans un rapport daté de 2018. Les habitants de certains quartiers du Nord-est parisien peuvent témoigner de ce fléau.
Aux abords du jardin d’Éole, dans le XIXe arrondissement de Paris, des riverains s’étaient à nouveau réunis le 1er septembre pour faire part de leur colère et de leur désespoir face à une situation qui s’envenime.
​Et pour cause, depuis de longs mois, plusieurs centaines d’usagers de crack ont pris leurs quartiers près des habitations, provoquant des nuisances en tout genre et multipliant les faits violences. Selon un membre du collectif «Stop crack Éole», il ne faut ni plus ni moins qu’un «plan d’urgence stupéfiants» afin d’éloigner les toxicomanes et les prendre en charge.

La cocaïne, deuxième produit illicite le plus consommé en France

Outre le crack, c’est la cocaïne sous sa forme chlorhydrate (en poudre) qui se diffuse massivement en France. Elle reste le produit illicite le plus consommé en France après le cannabis (3,9 millions de consommateurs, dont 1,2 million de réguliers). Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), le nombre d’expérimentateurs de cocaïne parmi les 11-75 ans était estimé à 2,1 millions de personnes en 2017. Chez les 18-64 ans, le nombre de Français ayant expérimenté la cocaïne a été multiplié par quatre en deux décennies.
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Jean-Charles Dupuy observe d’ailleurs que les problèmes de cocaïne «touchent une population bien plus importante de quadra et quinquagénaire» depuis ces derniers mois. Des gens «qui n’avaient pas de polytoxicomanies et qui se mettent directement à en consommer», détaille-t-il.
En cause? Les angoisses liées au télétravail ou encore une volonté de se «booster» au travail, car certains occupent des fonctions de cadre supérieur. Il n’empêche que cette démocratisation dans toutes les strates de la société a des effets délétères: les décès par surdose ont augmenté, passant de 25 en 2010 à 85 en 2017. En outre sur la même période, le nombre de cas annuels rapportés aux centres d’addictovigilance est passé de 47 à 460, avec une forte augmentation des cas graves (87%).

Vers une crise des opioïdes comme aux États-Unis?

Par ailleurs, un autre danger guette la France: les opiacés comme l’héroïne et les médicaments dérivés de l’opium. «On a un véritable problème avec la prescription de ces médicaments», affirme Jean-Charles Dupuy. «Que ce soit des antidouleurs comme le Tramadol, utilisé par des gens qui ont des soucis physiques, soit après une opération, des gens qui ont été mis pendant un certain temps sous morphine ou sous Oxycodone, et qui ont prolongé ces médicaments sans savoir qu’ils étaient addictifs», poursuit-il.
La France connaîtra-t-elle une crise des opioïdes comme aux États-Unis? Rien n’est moins sûr, estime pourtant le vice-président de SOS Addictions. Si «c’est un réel problème de société, dont on ne parle pas beaucoup», cela «n’a rien à voir avec les États-Unis», juge-t-il.
«Là-bas, c’est le Fentanyl qui est cent fois plus fort que l’héroïne. Ce médicament fait des ravages mortels», prévient-il. «On a moins de cas en France, nous n’avons pas encore ce souci-là en France, mais cela pourrait tout à fait arriver avec le mésugage de ce type de produit.»
En 2020, ce sont 93.000 personnes qui ont succombé d’une overdose aux États-Unis, et 500.000 depuis vingt ans. Alors qu’en France, selon les estimations, le nombre de décès liés à la consommation de ce type de médicaments a augmenté de 146% entre 2000 et 2015. Chaque année, cela représenterait entre 200 à 800 décès. En outre, 80% des overdoses sont liés aux opioïdes.
«On reste le premier pays de consommation de cannabis en Europe, de médicaments, on est un pays qui est quand même très impacté par la consommation de drogue depuis toujours. La France est très mal lotie de ce côté-là», déplore Jean-Charles Dupuy. Cependant plus que le constat, c’est le manque de réaction qu’il fustige: «on voit bien qu’aujourd’hui rien n’est fait pour que les choses changent et avancent. On est dans une situation où l’on se mord la queue depuis tellement d’années…»
«On n’a pas encore trouvé quelqu’un qui puisse prendre ce problème à bras le corps. Un problème qui est pourtant absolument gigantesque», conclut Jean-Charles Dupuy.
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