Afghanistan: les militaires français «victimes» de la «prétention occidentale à vouloir tout régler»?

Sur fond de retrait occidental et de victoire talibane en Afghanistan, l’aumônier militaire Christian Venard, qui a connu ce théâtre d’opérations, revient pour Sputnik sur ce nouvel échec des Américains et de leurs alliés. Il décrit le ressenti des troupes et de leurs familles. Une confession inversée.
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Bilan: 89 morts et 700 blessés. Pour la France aussi, le tribut payé en Afghanistan est lourd. Treize années durant, les forces armées françaises ont combattu les talibans.   

Un monde politique dépourvu «d’égard vis-à-vis des militaires»

Pour le père Christian Venard, ancien aumônier militaire catholique ayant servi sur seize théâtres d’opérations extérieurs, dont l’Afghanistan pendant un an, ce retour au pouvoir des islamistes laisse un goût amer. Mais l'auteur du livre Un prêtre à la guerre (Ed. Tallandier, 2019) ne perd pas espoir: les efforts français ont porté plusieurs fruits.    
Sputnik France: Comment la nouvelle du retrait occidental d’Afghanistan et le retour au pouvoir des talibans* ont-ils été accueillis dans les forces armées?
Christian Venard: «Pour ceux qui sont allés sur ce théâtre, et j’en ai été, voir ce qu’il se passe aujourd’hui, ça remue les entrailles, ça nous prend aux tripes. Y compris pour les familles de ceux qui sont morts là-bas ou qui ont été blessés. Ces derniers qu’il ne faut pas oublier: beaucoup sont revenus blessés, dans leur chair ou dans leur esprit.»      
Sputnik France: Partagez-vous un sentiment de gâchis, d’engagement vain, en voyant les talibans* revenir au pouvoir vingt ans après que les armées françaises ont contribué à les en chasser?
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Christian Venard: «Oui et non. Oui, parce qu’il y a une frustration et une colère de constater que nos camarades qui sont morts là-bas sont en partie victimes de la pusillanimité et du manque de sérieux du politique. Des politiques occidentaux en général, et français en particulier. Je ne parle pas pour tout le monde, mais je sais que c’est ce que pensent énormément de militaires et leurs familles. Il y a un sentiment de gâchis et d’exaspération vis-à-vis d’un monde politique qui, d’ordinaire, n’a pas beaucoup d’égards vis-à-vis des militaires.     
Ils ont été victimes de la prétention occidentale à aller régler tous les problèmes dans le monde, que je trouve odieuse. Il y a un problème afghan et je ne dis pas qu’il ne faut pas les aider, mais il y a la manière. Est-ce que le mode de vie afghan peut s’adapter totalement à notre système de valeurs occidental? Je n’en suis pas convaincu.»   
Sputnik France: Vous semblez en vouloir particulièrement aux politiques… 
Christian Venard: «Quand on voit ce que ça coûte aux militaires et à leurs familles, on se demande: “À quel moment ça leur a coûté aux politiques?” Quand le roi de France prenait des décisions militaires, il partait avec ses armées et se mettait lui-même en danger. Aujourd’hui, on a le sentiment que nos politiques sont déconnectés de la réalité de ce qu’ils font vivre à nos militaires. C’est ça aussi qui rend beaucoup plus difficile d’accepter les décisions qu’ils prennent.» 
Sputnik France: A contrario, qu’est-ce qui vous fait dire que cet engagement en Afghanistan n’a pas été vain?     
Christian Venard: «L’honneur du militaire est d’obéir aux ordres qu’il reçoit légitimement, d’une autorité légitime. Même si, au fond de lui, il a des désaccords avec ses engagements, il doit remplir une mission: de là découle la grandeur du militaire. C’est de dépasser ses sentiments et ses analyses, pour remplir une mission qui lui est confiée par son pays. Au-delà de la controverse politique, l’image que nous devons retenir, et notamment de nos morts, c’est cette exemplarité de gars qui ont obéi aux ordres de leur pays, et qui ont accepté de donner leurs vies pour leur pays, pour leurs concitoyens et surtout pour leurs camarades de combat.»

Les talibans*, aujourd’hui moins intolérants? Le fruit des efforts des soldats français 

Sputnik France: Ça ne se limite pas à cela… 
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Christian Venard: «Bien évidemment! On a quand même 90 de nos frères d’armes qui sont morts là-bas. Ils ont permis pendant vingt ans à une grande partie de la population afghane de ne pas vivre sous le régime des talibans*. Ce n’est pas rien… C’est injuste et faux de dire qu’ils sont morts pour rien.
Je pense également que l’effort de nos soldats n’a pas été étranger au fait qu’aujourd’hui les talibans* essayent de présenter un visage moins intolérant. Après, j’espère que ce n’est pas qu’une façade.
Aussi, je vois que leur effort n’est pas vain dans l’exemple qu’il donne. C’est un élément sur lequel je revenais souvent quand je prononçais l’homélie ou quand j’enterrais l’un de nos frères d’armes. Le comprendre nécessite d’avoir un regard de foi, pas nécessairement chrétien, d’ailleurs, mais de transcendance: l’exemple qu’ils ont donné, le sacrifice qu’ils ont fait, ça porte des fruits. Je recevais il y a quelques jours le fils d’un soldat mort en Afghanistan, et il est déterminé à devenir militaire. C’est dans ces moments-là qu’on voit que la mort de nos soldats en Afghanistan n’a pas été vaine.»

Perdre des camarades «crée un lien avec la terre sur laquelle ils ont donné leur vie»        

Sputnik France: Vous semblez parler de l’Afghanistan avec une certaine affection. Vous qui avez été engagé sur de très nombreux théâtres, pourquoi cet attachement particulier à l’Afghanistan?    
Christian Venard: «C’est un pays qui ne laisse pas indifférent. La population est extrêmement attachante. J’ai dû y passer près d’un an. C’est un pays et une population auxquels je reste extrêmement attaché. Surtout que beaucoup d’Afghans étaient heureux et redevables du fait qu’on les a libérés du joug taliban.     
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D’autant que l’armée française a, plus que toute autre armée occidentale, cette capacité à entrer en empathie avec les populations au contact desquelles elle se trouve. J’ai fait seize opérations extérieures avec l’armée française. Sur tous les théâtres d’opérations, c’est incroyable comment nos soldats sont capables de nouer des liens avec les populations. C’est une spécificité et un atout majeur des armées françaises. Particulièrement en Afghanistan.      
Au-delà de cet aspect d’attachement à la population s’ajoute le fait que, sur ce théâtre, nous avons perdu des camarades, parfois très proches. Ça créé mécaniquement un lien avec la terre sur laquelle ils ont donné leur vie. Bien évidemment, ça remue en nous cette question: pourquoi sont-ils morts, si vingt ans après c’est pour retrouver les talibans* au pouvoir?»
*Organisation terroriste interdite en Russie.
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