La Kabylie en flammes, l'Algérie en deuil - reportage

Le nord de l’Algérie a subi plusieurs incendies de forêt qui ont fait 65 morts et de nombreux blessés. En Kabylie, la situation est difficilement maîtrisable du fait de la configuration du terrain. Un vaste mouvement de solidarité s’est mis en œuvre pour assister les populations sinistrées. Reportage au cœur d’une région dévastée par les flammes.
Sputnik
Vision apocalyptique. La route nationale 30 qui mène de Tizi Ouzou aux Ouacifs traverse un paysage de cendres et de braises. La forêt de chênes et de pins de l’Atlas a été décimée en quelques heures la nuit du lundi 9 août. Il faudra attendre de longues années pour revoir l’ombre des grands arbres se projeter sur l’asphalte.
La canicule qui sévit depuis quelques jours et les vents forts ont été la cause de la propagation rapide des flammes. De nombreuses familles qui vivent près des massifs forestiers ont été prises au piège dans leurs maisons. Les drames se succèdent. À l’entrée de la ville de Aïn el Hammam, les cuves de carburants d’une station-service ont explosé à cause de la chaleur, causant la mort de plusieurs personnes. Fait inhabituel, le feu a atteint le centre de certains villages.
La situation est telle que le Président Abdelmadjid Tebboune a décrété un deuil national de trois jours à partir du jeudi 12 août. Les réseaux sociaux se sont transformés en plateforme d’alerte. C’est le cas d’un jeune militaire en danger qui a réussi à donner l’alerte en faisant un live sur Facebook.
Mais pour beaucoup, les conditions météorologiques ne sont pas à l’origine des départs de feux. Durant la nuit de lundi à mardi, la protection civile et la direction générale des forêts ont fait état de 36 débuts d’incendies dans plusieurs wilayas du nord du pays. 19 pour la seule région de la Kabylie. En visite à Tizi Ouzou, Kamel Beldjoud a accusé «des mains criminelles nourries de haine […] voulant nuire à l’Algérie».
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Mardi soir, la route nationale 30 a été ouverte mais reste difficilement praticable. C’est la seule voie pour se rendre aux Ouacifs, régions où les feux sévissent encore. Entassés dans des camions et des bus, des centaines de bénévoles se rendent vers cette zone montagneuse pour aider les villageois, les pompiers et les militaires. Nous quittons la RN 30 pour aller vers l’est en direction de Beni Yenni, village situé à 900 mètres d’altitude célèbre pour ses bijoux en argent. La route de montagne est éclairée par la lueur des branchages et des troncs incandescents. La température passe de 36 à 40° en quelques minutes. Il suffirait d’un gros coup de vent pour tout embraser de nouveau. Au centre de Beni Yenni, l’atmosphère est tendue. Le village a perdu trois de ses enfants: une jeune femme de 25 ans et deux hommes de 34 et 60 ans. Certaines familles ont perdu leur maison et leurs troupeaux. Les flammes ont décimé les oliveraies, véritable richesse de la Kabylie. Beni Yenni a vécu l’enfer, mais ses habitants restent dignes malgré le traumatisme. Le pire a d’ailleurs été évité lorsque la polyclinique du village a été détruite. Les malades atteints du Covid-19 ont dû être évacués en urgence dans un collège.
Le personnel médical a dû combattre sur deux fronts: contre les flammes et contre le Covid-19. Feroudja Addad, responsable d’administration du secteur sanitaire, supervise l’installation des malades dans les classes.
«Nous sommes tous épuisés. Mardi matin, nous avons juste eu le temps de faire sortir les malades atteints du Covid-19 avant que les flammes ne détruisent tout. Le transfert vers le collège s’est déroulé dans des conditions catastrophiques. Nous avons pu sauver quelques équipements, mais nous manquons de tout», explique-t-elle à Sputnik.

Mouvement de solidarité

Cette nouvelle catastrophe qui frappe le pays a donné lieu à un vaste mouvement de solidarité pour venir en aide aux habitants des villages de Kabylie. À Alger, les bénévoles de la Fondation Ness el khir («Gens de bien») ont réagi dès les premières heures. «Nous avons lancé l’opération SOS Tizi Ouzou quelques heures après le déclenchement des feux de forêt», indique Akram Dabbar, représentant de la fondation Ness el Khir pour la capitale.
«Nous avons lancé un appel aux dons durant la nuit sur les réseaux sociaux. Les premières collectes ont été transportées par fourgon à Tizi Ouzou pour les remettre à des associations locales. Nous avons réuni des denrées alimentaires, des médicaments pour les premiers soins, notamment pour les brûlures, des matelas, de l’eau minérale et des vêtements. Cette action va se poursuivre puisque nous préparons une grande caravane destinée à Tizi Ouzou et aussi Bejaïa où certaines localités ont été touchées par les incendies», assure Akram Dabbar.
Tizi Ouzou, distante de 100 kilomètres d’Alger, est devenue en quelques heures le carrefour de la solidarité. Plusieurs hôtels ont offert leurs chambres aux villageois, les cliniques prennent en charge les blessés à titre gracieux. Fateh, président de l’association de quartier Le Printemps, a mis en place un centre de stockage et de tri des aides destinées aux villages.
«Depuis quelques semaines, nous axons nos actions dans la lutte contre le Covid-19. Nous intervenons pour mettre des bouteilles d’oxygène à la disposition des malades. Mais avec ces incendies, nous avons dû nous mobiliser durant la nuit de lundi pour aider les villageois à faire face à cette catastrophe. Actuellement, nous centralisons les dons qui viennent de tout le pays dans une salle des fêtes mise à notre disposition par son propriétaire. Les comités des villages viennent prendre ce dont ils ont besoin sur place», note Fateh.
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En Kabylie, plusieurs foyers n’ont toujours pas été maîtrisés. Les incendies se poursuivent notamment à Larba Nath Iraten et Djemâa-Saharidj. La grande majorité des villages étant construits en montage et souvent à la lisière des forêts, la configuration du terrain rend difficiles les interventions par voie terrestre. Seuls les moyens aériens peuvent permettre la maîtrise de tels feux. Mais la douzaine d’hélicoptères bombardiers d’eau de la protection civile algérienne a montré ses limites dans les incendies de grande ampleur. L’intervention en renfort de trois hélicoptères géants Mi26 de l’armée algérienne a eu un effet limité sur les foyers.
Sur les réseaux sociaux, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l’absence, en Algérie, d’avions bombardiers d’eau. Dans les commentaires, l’exemple du Maroc est souvent cité avec sa flotte de Canadair CL-415. Mardi 10 août, le Premier ministre Aïmen Benabderrahmane a annoncé que l’Algérie «travaille avec ses partenaires européens afin de louer des canadairs». «Les discussions ont beaucoup avancé afin de conclure cette opération dans les plus brefs délais», a-t-il ajouté. En attendant, privés d'électricité et de tout moyen de communication, plusieurs villages demeurent coupés du monde.
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