Mexico opposé à la troisième dose: la guerre est-elle ouverte contre Big Pharma?

Alors que seulement 56% des Mexicains majeurs ont été vaccinés, le Président du Mexique mène la vie dure à l’industrie pharmaceutique. Pour Marcela Amaro, spécialiste de cette activité, les positions du chef d’État s’inscrivent dans une stratégie double: combattre la corruption et assumer un plus grand leadership en Amérique latine.
Sputnik
L’exécutif mexicain est-il parti en guerre contre Big Pharma? Depuis une dizaine de jours, le président Andrés Manuel López Obrador et son sous-secrétaire à la Prévention et la Promotion de la santé, Hugo López-Gatell, ont adopté une posture pour le moins critique envers l’industrie pharmaceutique, remettant en question la vaccination des enfants, de même que l’administration éventuelle d’une troisième dose.
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Spoutnik V préféré aux vaccins du Big Pharma?

Alors que le vaccin de Moderna n’a toujours pas été approuvé par les autorités mexicaines, le Mexique récupérera prochainement des millions de doses de Spoutnik V finalement rejetées par les autorités brésiliennes. Celui que l’on surnomme AMLO préférerait-il les vaccins russes et chinois –dont l’élaboration a été soutenue par Moscou et Pékin– à ceux des grands labos occidentaux?
«Le Président a toujours eu tendance à se méfier des grandes entreprises. De manière générale, son approche le prédispose à privilégier l’État. […] Mais, dans le cas des sociétés pharmaceutiques, il s’agit moins d’une idéologie anticapitaliste que d’une idéologie anticorruption. Le Président établit un lien entre ces sociétés et la manière dont plusieurs d’entre elles ont conclu des contrats de plusieurs millions de dollars, dans certains cas de manière nébuleuse, et toujours à leur avantage», explique Marcela Amaro à notre micro.
Mais cette «résistance» envers Big Pharma ressortit aussi à une stratégie d’ordre géopolitique, analyse le chercheur.  
Les pays d’Amérique centrale manquant cruellement de vaccins, le fait de s’opposer à une troisième dose et à la vaccination des enfants envoie un message de solidarité envers les populations fragilisées:
«Le Président AMLO prône une distribution plus équitable des vaccins à travers le monde, étant donné qu'il y a une nette concentration de vaccins dans les pays développés. […] Outre la question de la corruption, ses positions visent à renforcer son leadership en Amérique centrale, en faisant apparaître le Mexique comme un pont entre l’Amérique du Nord et cette région déjà aux prises avec la crise migratoire et une situation politique très instable», constate notre interlocutrice.
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Pour Marcela Amaro, la posture d’Andrés Manuel López Obrador est un «outil de négociation» face au Canada et aux États-Unis. Via le programme COVAX (émanant de l’OMS, de la Commission européenne, de la France et de Bill Gates), le Mexique reçoit des doses du vaccin en provenance de ces deux pays, pour ensuite en donner à d’autres pays d’Amérique latine. Ce qu’admet ouvertement le Président mexicain. Plus tard aujourd’hui, AMLO s’entretiendra d’ailleurs avec la vice-présidente américaine, Kamala Harris, notamment au sujet de l’envoi de nouvelles doses.  
«Le Président s’oppose à ce que la santé soit traitée globalement comme un marché, alors qu’elle est probablement l'une des entreprises les plus lucratives au monde. Cette réalité met en évidence les grandes inégalités d'accès aux médicaments, traitements et services pour la population. AMLO est bien conscient du problème», souligne le chercheur de l’Institut de recherches sociales de l’UNAM.
L’Organisation mondiale de la santé s’oppose également à l’administration d’une troisième dose dans les pays riches pour certaines catégories de personnes. L’OMS réclame d’ailleurs la tenue d’un moratoire sur la question:
«Nous ne pouvons pas –et nous ne devrions pas– accepter que les pays qui ont déjà utilisé la plus grande partie des stocks de vaccins puisent encore dans les réserves, alors que les populations les plus vulnérables ne sont toujours pas protégées dans le reste du monde», a déclaré, le 4 août dernier, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus.
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Le 5 août, le sous-secrétaire mexicain à la Prévention et la Promotion de la santé, Hugo López-Gatell, a réitéré l’assertion selon laquelle les grandes sociétés pharmaceutiques prônaient l’administration d’une troisième dose pour des raisons essentiellement économiques, donc non scientifiques. Le 27 juillet, Andrés Manuel López Obrador avait déjà tenu ce discours, une saillie qui a fait le tour du monde. Quelques jours après, il annonçait qu’aucun système de pass sanitaire ne serait instauré à l’intérieur du pays.

Vaccination: priorité aux gens âgés

Dans un contexte où seulement 56% de la population majeure a été vaccinée, Mexico insiste encore sur la vaccination des tranches d’âge à risque:
«Nous avons toujours dit: nous allons donner la priorité aux personnes âgées, car elles sont les plus vulnérables, car, si nous les vaccinons, nous allons réduire les décès dus au Covid dans une proportion pouvant aller jusqu'à 80%, car c'est déjà un fait, c'est une réalité», a déclaré Andrés Manuel López Obrador, le 7 août.
Ce n’est pas la première fois que le Président décoche une flèche en direction des grandes compagnies pharmaceutiques. En octobre 2020, AMLO les avait accusées de «sabotage» et de surfacturation de médicaments vendus à l’État.
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