Au Moyen-Orient, l’Iran et les États-Unis condamnés à jouer au chat et à la souris

Les intérêts américains en Irak sont constamment dans le viseur des insurgés. Des actions qui s’inscrivent dans l’effort de Téhéran pour sanctuariser un axe d’alliances militaires allant de l’Iran au Liban. Un objectif qui se heurte à Washington, qui fait mine de partir de la région pour mieux y rester, analyse pour Sputnik un officier français.
Sputnik

Au Moyen-Orient, on négocie à coups de roquettes.

Au matin du 29 juillet, deux roquettes ont atterri dans la «zone verte», quartier ultra-sécurisé de Bagdad où se trouve l’ambassade américaine, sans faire de victime. Dans le même temps, trois colonnes logistiques ont été prises pour cible dans le sud du pays.

De manière quasi hebdomadaire, les intérêts américains en Irak sont ciblés. Washington attribue ces attaques aux groupes chiites proches de l’Iran, qui refusent toute présence américaine sur le territoire irakien. Ainsi, le chef du groupe armé Asaïb Ahl al-Haq demande-t-il le retrait immédiat de toutes les bases aériennes américaines d’Irak. À en croire Jaafar Al-Husseini, porte-parole des brigades irakiennes du Hezbollah, ces provocations risquent de se poursuivre encore longtemps: «la résistance restera une épine dans l’œil de l’ennemi américain». Cette obsession contre Washington répondrait «à des objectifs bien précis pour Téhéran», estime un militaire français qui était présent en Irak au sein de la coalition internationale contre Daech*.

«On dénombre plus d’une cinquantaine de milices en Irak. La plupart répondent aux ordres de Téhéran, d’autres ont des logiques intrinsèquement nationalistes irakiennes. Un grand nombre est désorganisé depuis l’assassinat de Qassem Souleimani et répond à des logiques de quartiers avec surveillance, checkpoints militarisés. Pourtant, l’objectif iranien est clair: il s’agit de sanctuariser une aire d’influence en dehors de ses propres frontières», explique-t-il à Sputnik sous couvert d’anonymat.

Et cet objectif a un nom: «c’est le corridor terrestre qui relie Téhéran à la Méditerranée», ajoute l’officier. Cet axe allant du Liban à l’Iran en passant par l’Irak et la Syrie rassemble les zones sous influence iranienne. Profitant de l’instabilité causée par l’intervention américaine en Irak en 2003, les Mollahs, par l’intermédiaire de la puissante force militaire Al Qods, entendraient sortir de leur isolement et créer un réseau d’alliances.

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La réussite territoriale de ce projet dépendrait particulièrement de la sécurisation de la zone limitrophe irako-syrienne. «La zone de transit d’Abou Kamal est le point central dans la stratégie iranienne, c’est par là que transitent tous les convois militaires à destination de la Syrie et notamment du Hezbollah libanais», explique le militaire français. En effet, l’un des objectifs de Téhéran serait de maintenir la pression sur son ennemi israélien par le biais d’une aide au mouvement chiite libanais.

Dès 2012, Téhéran a envoyé des conseillers militaires pour aider les troupes de Bachar el-Assad afin d’appuyer son seul allié étatique dans la région. L’année suivante, ce fut au tour du Hezbollah libanais d’envoyer des renforts épauler les soldats de l’armée arabe syrienne. Ainsi, de la frontière libanaise à la ville de Homs, dans les faubourgs d’Alep ou de Damas, à la frontière irakienne ou non loin des hauteurs du Golan, les miliciens pro-iraniens ont-elles étendu leur influence sur le terrain. «Pour l’Iran, il s’agissait d’une intervention vitale si la Syrie tombait, il aurait été tout seul dans la région», résume l’officier.

Un axe pro-iranien contre le containment US

De ce fait, l’Iran a développé un réseau d’alliances hétérogènes et aurait plusieurs cordes à son arc. Outre les milices chiites du Hezbollah libanais et des combattants irakiens, les Iraniens pourraient également compter sur les combattants chiites afghans et pakistanais. En effet, dans le sillage du conflit syrien et de la lutte contre l’État islamique*, la brigade pakistanaise Liwa Zaynabiyoun et la milice afghane Liwa Fatemiyoun se sont constituées. Pas moins de 12.000 Afghans seraient présents en Syrie et en Irak. «Pour ce qui est de la minorité chiite afghane, les Hazaras, Téhéran leur propose d’aller se battre en Irak et en Syrie en échange de la nationalité iranienne», avance le militaire français. Mais les chiites ne sont pas les seuls à vouloir intégrer cette nébuleuse pilotée par Téhéran.

«L’Iran a réussi à tisser un réseau transnational basé en partie sur l’appartenance communautaire. Mais on retrouve la formation des milices chrétiennes en Syrie sous la bannière des forces de défense nationale. Plus surprenant encore, certaines milices sunnites qui prêtent allégeance à l’Iran et à sa rhétorique de l’axe de résistance contre Washington et Tel-Aviv. Avec les nouvelles élections iraniennes et la posture du nouveau Président, il est fort à parier que l’Iran renforcera cet axe», estime notre interlocuteur.

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Ebrahim Raïssi, le nouveau Président iranien qui prendra ses fonctions le 3 août prochain, est acquis à la cause du Corps des Gardiens de la révolution islamique. Ce groupe paramilitaire agit sous les ordres du guide suprême et est la cheville ouvrière de la politique étrangère iranienne. Une politique qui consiste notamment à renforcer les alliances traditionnelles de Téhéran dans la région et qui a trouvé un écho favorable à Damas. Ainsi, dans un message de félicitation au chef d’État iranien, Bachar el-Assad a-t-il exprimé son souhait de renforcer la coopération entre les deux pays dans divers domaines, y compris le militaire.

Retrait des USA de la région, trompe-l’œil géant

Mais l’Iran est tombé sur un os, et pas n’importe lequel. Le projet iranien de sanctuarisation d’un axe régional se heurte à la présence américaine. Malgré les effets d’annonce sur sa volonté de repli militaire, l’armée US serait bien partie pour rester encore longtemps dans la région. Lors de la visite du Premier ministre irakien, al Kadhimi, à Washington le 26 juillet dernier, le Président Biden a affirmé que les missions de combats de l’armée américaine cesseraient d’ici «la fin de l’année». Mais cessation ne veut aucunement dire repli définitif. Une gymnastique verbale condamnée par les milices iraniennes: l’organe de coordination des factions de la résistance irakienne affiliée à Téhéran évoque une tromperie et un mensonge de la part des autorités américaines.

«Washington ne laissera jamais la région aux mains des Iraniens. S’ils partent, ils savent très bien que ça sera le cas, donc ils ne sont pas près de partir, bien au contraire. La présence américaine, officiellement, c’est pour lutter contre le terrorisme, officieusement c’est pour empêcher l’Iran d’arriver à ses fins», confirme le militaire français.

Et d’ajouter qu’environ 50.000 soldats américains stationnent dans la région et sont facilement mobilisables en cas de menace. L’opposition à l’Iran ne serait pourtant pas le seul but de Washington. «La découverte de terres rares dans l’Est de la Syrie et l’exploitation du pétrole syrien permet aux États-Unis d’empêcher Damas de jouir de ses ressources et éviter que des compagnies russes exploitent cette zone», rappelle notre interlocuteur. En effet, la compagnie pétrolière américaine Delta Crescent Energy LLC est présente dans le Nord-est syrien.

Bref, si le but des Iraniens est de faire partir les Américains de la région, ils auront du pain sur la planche.

*Daech (État islamique) est une organisation terroriste interdite en Russie

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