Détente entre l’Arabie saoudite et l’Iran? «Ils sont en concurrence dans pratiquement tous les pays de la région»

L’Arabie saoudite jugera le nouveau Président iranien Ebrahim Raïssi «sur ses actes». Mais Téhéran et Riyad s’opposent tant au Yémen qu’au Liban, en Irak ou en Syrie. Le réchauffement des relations bilatérales sera donc conditionné à la politique étrangère iranienne, estime Quentin de Pimodan, analyste au RIEAS.
Sputnik

Entre l’Arabie saoudite et l’Iran, l’incertitude est de retour.

Alors que Riyad semblait plus ouvert au dialogue depuis plusieurs mois, la monarchie wahhabite va devoir composer avec le nouveau dirigeant iranien, Ebrahim Raïssi, un dur du régime. Le ministre des Affaires étrangères saoudien, le prince Faisal ben Farhan ben Abdallah Al Saoud, a déclaré le 22 juin, lors d’une conférence de presse avec son homologue autrichien à Vienne, que «de notre point de vue, la politique étrangère en Iran est de toute façon dirigée par le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. Ainsi, nous basons notre approche et notre interaction avec l’Iran sur des actions concrètes, et c’est justement ce sur quoi nous fonderons notre jugement en ce qui concerne le nouveau gouvernement, quelle que soit la personne en charge.» En d’autres termes, la balle semble du côté de l’Iran: ce sont les futurs agissements iraniens qui conditionneront les rapports entre les deux pays.

«À ce jour, nous sommes dans un round d’observation», fait remarquer Quentin de Pimodan, spécialiste de l’Arabie saoudite au Research Institute for European and American Studies (RIEAS) et pour l’heure, «chacun y va de sa déclaration pour montrer ses bonnes intentions.»

En effet, si l’on s’en tient à ses déclarations, le nouveau Président iranien semble être enclin au dialogue avec le voisin saoudien. Le 21 juin, trois jours après son élection, Ebrahim Raïssi a affirmé qu’il n’y avait «pas d’obstacles du côté de l’Iran à la réouverture des ambassades.» Des paroles qui dénotent quelque peu avec les relations qu’il entretiendrait avec les Gardiens de la révolution. En effet, le nouveau chef d’État iranien serait proche des milieux ultraconservateurs, partisans d’une politique expansionniste à l’échelle de la région.

Cela dit, «on sait très bien qu’il y a une différence notable entre les discours policés et les actes», nous rappelle Quentin de Pimodan. Indépendamment des propos rassurants d’Ebrahim Raïssi, l’Arabie saoudite attendrait donc de juger sur pièces.

L’Arabie saoudite a intercepté 10 drones houthis

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«Le plus important pour l’Arabie saoudite, c’est le dossier yéménite, c’est une épine dans le pied du royaume qui commence à embêter sérieusement les dirigeants saoudiens», souligne Quentin de Pimodan. Un pays où les combats font rage depuis 2015. Le 22 juin dernier, plus de 90 combattants sont morts dans la localité de Marib. De surcroît, les rebelles houthis continuent d’attaquer les installations pétrolières d’Aramco en envoyant des drones et des missiles. Le 19 juin, la défense saoudienne a intercepté pas moins de 10 drones lancés par les miliciens. Riyad est littéralement embourbé dans un conflit dont il n’arrive pas à s’extraire. La milice yéménite s’est même offert le luxe de refuser des pourparlers en mars dernier. Riyad attendrait ainsi des actions iraniennes en faveur de la fin des hostilités au Yémen. Or, l’Iran ne souhaite pas pour autant abandonner les Houthis. La milice reçoit une aide militaire iranienne importante et constitue une base arrière en Mer rouge.

«La priorité, c’est le Yémen, pour des raisons évidentes: le conflit freine l’économie du pays et pourrait à terme dissuader les investisseurs étrangers. Mais l’Arabie saoudite est également préoccupée par les agissements régionaux de l’Iran. Les deux pays sont en effet en concurrence dans pratiquement tous les pays de la région par l’intermédiaire des différentes milices chiites», estime analyste au RIEAS.

En effet, l’Iran a réussi à tisser un réseau d’alliance à l’échelle régionale. Du Yémen au Liban en passant par la Syrie et l’Irak, les milices affiliées à Téhéran étendent leur influence. Voyant d’un mauvais œil cette expansion chiite, l’Arabie saoudite souhaiterait également des avancées notables sur ces dossiers, notamment celui du Hezbollah, son pire ennemi idéologique. En Syrie, Riyad reproche à Bachar el-Assad ses accointances avec l’Iran. Un scénario analogue à l’Irak, où les Saoudiens critiquent ouvertement le poids des milices chiites pilotées par les Mollahs. Pas sûr que l’Iran décide de délaisser ses alliés régionaux pour les beaux yeux de Riyad. Compte tenu de leurs intérêts contradictoires, l’équilibre entre les deux pays semble plus que précaire.

Saoudiens et Iraniens se sont parlé à Bagdad

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Mais les deux pays ont tout de même amorcé un début d’avancée diplomatique. Sans relations officielles depuis 2016, l’Iran et l’Arabie saoudite ont entamé un timide rapprochement depuis quelques mois. Le 9 avril dernier, le Financial Times avait rendu publique une rencontre entre des responsables saoudiens et iraniens à Bagdad. En catimini, les deux pays auraient négocié une normalisation politique. De surcroît, pourtant prompt à critiquer Téhéran, le prince héritier Mohammed Ben Salmane a évoqué le 27 avril dernier son souhait de nouer de bonnes relations avec la République islamique. «L’Iran est un pays voisin et tout ce que nous souhaitons, c’est [d’avoir] une bonne et spéciale relation avec l’Iran», a-t-il déclaré lors d’une émission télévisée sur la chaîne saoudienne Al-Arabiya.

Reste donc à savoir si le nouveau chef d’État iranien poursuivra la détente avec Riyad amorcée par son prédécesseur modéré, Hassan Rohani:

«Les deux pays ont tout intérêt à continuer sur cette ligne», estime Quentin de Pimodan. «Il y a un début de dialogue qui doit maintenant se concrétiser dans les actes. Et cela va également dans le sens des négociations sur le JCPoA [l’accord sur le nucléaire iranien, ndlr]. Si elles sont positives, les Saoudiens continueront dans cette direction», prédit Quentin de Pimodan.

 

Mais là est le problème: les négociations sur le nucléaire iranien semblent au point mort. Elles auraient même pris un tournant plus «agressif» avec le blocage d’une dizaine de sites d’information iraniens par la justice américaine. Une décision qui semblerait en ravir certains: «les Saoudiens doivent s’en frotter les mains, l’Iran reste un adversaire, malgré les volontés d’ouverture», conclut-il.

Bref, l’apaisement entre les deux pays n’est pas encore pour demain.

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