Mère immolée à Mérignac: «aucun gouvernement n’a jamais pris la mesure des féminicides»

Ce 39e féminicide de l’année aurait-il pu être évité? À Mérignac, une femme est morte après avoir été brûlée vive par son mari, déjà condamné pour des violences conjugales. Pour Fatima Benomar, militante féministe, le gouvernement doit arrêter la communication et mieux protéger les victimes.
Sputnik

C’est un drame qui choque la France entière. Mardi 4 mai, Chahinez, 31 ans, mère de trois enfants, est décédée dans la rue à Mérignac (banlieue bordelaise), après s’être fait tirer dessus par son mari, Mounir Boutaa, qui l’a ensuite aspergée d’un liquide inflammable avant de l’immoler par le feu alors qu’elle était toujours en vie.

Pour l’association Nous Toutes, ce 39e féminicide de cette année 2021 aurait pu être évité. Ainsi, affirment-elles sur Twitter, «dans de nombreux cas, les femmes assassinées avaient alerté. Les forces de l’ordre ou la justice les ont ignorées».

​Un avis que partage Fatima Benomar, cofondatrice de l’association les Effrontées. Elle regrette au micro de Sputnik que cette tragédie souligne les dysfonctionnements judiciaires.

«On oscille toujours entre une femme qui meurt tous les 2,5 jours et tous les 3,5 jours», précise-t-elle.

«C’est la démonstration que les différents gouvernements qui se sont succédé n’ont pas pris la mesure de ces questions-là. Il n’y a pas de volonté d’en faire une question prioritaire», s’indigne la militante féministe.

Dysfonctionnement dans le suivi des conjoints violents

Un rapport de l’Inspection générale de la justice, publié en octobre 2019, a d’ailleurs mis en évidence de «véritables dysfonctionnements en matière de suivi des auteurs de violences et de protection des victimes», en analysant 88 homicides conjugaux commis en 2015-2016. Ainsi, 41% des victimes avaient dénoncé des violences antérieures; sept auteurs d’homicide conjugal faisaient l’objet d’une interdiction d’entrer en contact avec la victime.

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C’est le cas de Mounir Boutaa, qui était bien connu des services de police et des autorités judiciaires. Selon le parquet de Bordeaux, il avait été condamné pour «violences volontaires sur conjoint» en juin 2020 à une peine de dix-huit mois de prison, dont neuf assortis d’un sursis probatoire pendant deux ans. Par ailleurs, «il était depuis suivi par le service pénitentiaire d’insertion et de probation de la Gironde» et devait respecter une interdiction d’entrer en contact avec sa compagne et de se présenter à son domicile, a précisé le parquet. Néanmoins, il n’était pas équipé d’un bracelet anti-rapprochement, un dispositif introduit par décret en septembre 2020. Soit quelques mois après sa condamnation. Alors comment éviter que de nouveaux drames surviennent?

Pour Fatima Bénomar, il est urgent d’instaurer un suivi spécifique des hommes violents après leur incarcération afin de les «aider à se débarrasser des schémas et des violences qu’ils ont intégrés».

«La prison est plutôt un environnement pathogène qui va aggraver leur rapport à la violence. Il faut donc aussi les soigner, faire en sorte qu’ils déconstruisent l’origine de leur violence pour la dépasser car ils se condamnent eux-mêmes lorsqu’ils font ce geste fatal. Ou bien ils se suicident juste après, ou bien ils prennent des peines lourdes», constate-t-elle.

L’autre point que soulève la militante féministe est la nécessité d’une meilleure prise en charge des victimes et ce, dès l’accueil dans les commissariats.

Améliorer la protection des victimes

Pour ce faire, elle estime qu’il faut «lancer de grands chantiers de formation des forces de l’ordre» pour qu’ils démontent «tous les mécanismes qui font qu’ils vont jeter le discrédit sur les victimes et ne pas les prendre au sérieux, notamment les menaces de mort».

Le rapport de l’Inspection générale de la justice pointait d’ailleurs que la «qualification des faits portée sur les mains courantes minimise régulièrement leur gravité»: «différend familial» pour des coups, «diverses nuisances» pour des cris et tapages liés à des violences sur conjoint, «autres crimes et délits» alors que «la victime présente une plaie saignante au crâne».

«Parfois, ils ne croient pas les femmes parce qu’elles n’ont pas le comportement que l’on attend d’une victime, ou encore ils pensent qu’elle a un comportement irrationnel parce qu’elle est traumatisée donc elle peut dire des choses horribles en souriant, mais c’est normal, ce sont des phénomènes qui ont déjà été étudiés», détaille Fatima Benomar.

Fatima Benomar suggère également d’améliorer la protection des victimes en prononçant «beaucoup plus de mesures d’éloignement» et en augmentant le nombre de «téléphones grand danger». Un dispositif de protection décidé par le procureur de la République, qui permet aux femmes menacées par un ex-conjoint d’alerter immédiatement un service d’assistance.

En outre, la militante n’oublie pas de mettre le gouvernement actuel face à ses responsabilités: «Il faut arrêter la communication», tonne-t-elle. En cause, les moyens financiers jugés trop faibles par les associations féministes, qui réclament un milliard d’euros pour mener le combat. Un budget calqué «sur ce qui se fait en Espagne, un des meilleurs modèles en la matière», précise Fatima Benomar.

«Au moment du confinement, il y a eu une explosion des violences conjugales . Or on a constaté que le gouvernement a lâché des milliards au nom du ‘quoi qu’il en coûte’ pour ne nombreux secteurs, mais jamais pour la lutte contre les violences faites aux femmes, qui est censée être une grande cause nationale», conclut amère Fatima Benomar.

En effet, les signalements pour violences sexuelles ou sexistes ont augmenté de 60% durant le deuxième confinement, contre 40% au printemps 2020, selon des chiffres évoqués par Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté, lors d'une interview donnée au Parisien.

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