Menaces de mort, photos placardées: la police confrontée à la loi du Far West

Plus que jamais en danger, après l’attentat islamiste qui a coûté la vie à l’un de ses agents, la police nationale est également la cible d’intimidations et menaces de mort de la part de délinquants dans certaines villes. Face à cette escalade de violence, le ministre de l’Intérieur a promis d’agir, mais, sur place, la tension monte. Témoignage.
Sputnik

Une «démonstration de force inacceptable de certains voyous». Le commentaire du ministre de l’Intérieur passerait pour une litote, tant la situation est grave. Il s’exprimait à Épinay-sur-Seine, commune de Seine–Saint-Denis où, depuis mi-avril, une vingtaine de photos de policiers –parfois même de leur compagne– ont été placardées dans des halls immeubles en guise d’avertissement. Gérald Darmanin assurait face caméra, ce 27 avril, que la justice ferait son travail.

Pourtant, les auteurs n’ont à ce jour pas été interpellés et les violences urbaines –motif de la visite du premier flic de France– se sont poursuivies. Cela dit, pour Erwan Guermeur, secrétaire départementale d’Unité SGP Police FO pour le 93, la visite du ministre et son soutien sont un message important envoyé aux forces de l’ordre:

«La visite de Gérald Darmanin est un message de soutien aux troupes, c’est pour cela qu’il est venu. Ce n’est pas lui qui apporte une réponse judiciaire. Quoi qu’il en soit, la police continue d’aller partout et c’est justement pour cela qu’il y a eu ces violences la semaine dernière. Nos collègues sont intervenus dans un quartier où des bandes ne respectent pas les règles en vigueur», confie-t-il à Sputnik.

«En retour, ils ont été pris à partie durant plusieurs jours et deux d’entre eux ont été identifiés sur les réseaux sociaux.» Et la menace est claire: «nous savons qui vous êtes et où vous habitez», ajoute-t-il. Des procédés que l’on croirait sortis de westerns, où les hors-la-loi sont recherchés «morts ou vifs». Des procédés qui semblent, en outre, se répandre ailleurs en France.

En effet, une semaine après les incidents d’Épinay-sur-Seine, c’est à Villetaneuse, commune voisine, que des photos d’agents de police étaient retrouvées par leurs collègues dans un bâtiment. Celles-ci étaient même accompagnées d’un «premier avertissement» leur enjoignant de «rester calmes» puis partagées sur les réseaux sociaux via un groupe intitulé «mort aux flics», relate BFMTV. Ainsi, «sur les neuf photos, au moins une est la même qu’une des photos trouvées à Épinay», précisait, il y a quelques jours le parquet de Bobigny, ouvrant dans la foulée une enquête pour «atteinte à la vie privée» et «acte d’intimidation».

La loi de la jungle

Pour le représentant syndical et collègue des agents menacés dans le département, il y a un réel risque de représailles et ce n’est plus seulement l’uniforme, mais la personne et ses proches qui sont attaquées. S’agissant des agents visés, il assure qu’ils ne cèdent pas à la peur, mais veulent dorénavant être soutenus dans leur action.

«Imaginez-vous le ressenti que cela peut créer de retrouver ses photos de mariage placardées. Elles sont choisies pour produire un tel effet. Mais ce que désirent avant tout nos collègues, c’est être soutenus. Il y a forcément une certaine crainte du côté des familles, car derrière l’uniforme, il y a une personne, mais les agents, eux, attendent qu’on leur donne les moyens d’agir et que les condamnations tombent derrière».

Plus récemment encore, le 25 avril –soit deux jours après l’assassinat de Stéphanie Monfermé par le terroriste Jamel Gorchene– le même modus operandi se reproduisait à Échirolles, en Isère. Les photos de trois fonctionnaires de police de l’agglomération grenobloise se sont retrouvées placardées à un mur avec la mention «mort ou vif».

Lutte contre les stupéfiants: «difficile d’arrêter les trafiquants», donc place à la «chasse aux fumeurs de cannabis»?
Un fait jusque-là inédit, faisait savoir à France Bleu Fabienne Lewandowski, directrice départementale de la sécurité publique en Isère. La plupart du temps, il faut y voir l’œuvre de dealers qui ne veulent pas voir leur trafic perturbé, confirme notre interlocuteur. «Et cela peut aussi être l’œuvre de jeunes du quartier qui voient la police comme une bande rivale qui vient occuper leur territoire.» Mais depuis quelques jours, c’est une succession d’avertissements qui témoigne que «la peur change de camp» ou du moins qu’elle n’atteint plus les voyous.

Flics, voyous, «deux poids, deux mesures»

Gérald Darmanin avait pourtant déjà réagi après les premières menaces de ce genre. Lors d’une séance à l’Assemblée nationale le 15 avril, il a affirmé qu’il n’accepterait jamais «que l’on jette en pâture et que l’on menace ceux qui nous protègent.» Les faits se sont malgré tout reproduits à plusieurs reprises depuis, sans qu’aucune réponse concrète ne soit apportée.

Sur place, les policiers se sentent donc abandonnés à leur sort, et on a surtout besoin de la considération de la justice comme de la population, confie Erwan Guermeur. Mais si la justice doit faire son travail, la Police aussi et les conditions pour le faire ne sont malheureusement pas toujours évidentes. Cela deviendrait même de plus en plus difficile face à «l’accroissement des violences à son encontre» et à l’instrumentalisation médiatique du moindre incident, concède le secrétaire général.

«Quand un policier doit faire usage de la force pour interpeller un individu, il serait bien que cela ne soit pas toujours utilisé à des fins politiques ou idéologiques. Il y a clairement un deux poids, deux mesures et je vous invite à aller faire un tour au tribunal correctionnel de Bobigny pour vous en rendre compte et voir comme les magistrats traitent les agents de police dans ce genre d’affaires. Les condamnations sont sans commune dans le cas inverse», dénonce Erwan Guermeur.

Ainsi, l’article 24 de la «loi sécurité globale» visant originellement à interdire la captation d’image de policiers dans le but de leur nuire a dû être réécrit. Les affaires de violences et les nombreuses manifestations dénonçant l’impunité qu’elle conférerait aux forces de l’ordre ont en effet fait plier le gouvernement en novembre dernier. Une mesure «jugée à tort liberticide par la population», déplore le policier. Mais si le drame récent et les menaces de mort visant les agents et leurs familles contribuaient au moins à sensibiliser les citoyens, une partie du problème serait sans doute réglée, veut-il croire.

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