«Tebboune parle d’une "nouvelle Algérie", mais c’est l’ancienne qui se perpétue»

Dans un entretien à Sputnik, Noureddine Boukrouh, ex-ministre de l’Industrie et du Commerce, estime que la «nouvelle Algérie» promise par le Président Tebboune n’a toujours pas vu le jour. Au contraire, la situation se complique sur le plan économique et politique, notamment à l’approche des législatives de juin.
Sputnik

Cela fait 16 mois qu’Abdelmadjid Tebboune a été élu Président de la République en Algérie, porté par la dynamique du Hirak du 22 février 2019 qui a suscité beaucoup d'espoir dans le pays, notamment auprès des jeunes. M.Tebboune a promis de bâtir «une nouvelle Algérie». Après une année d'accalmie à cause de l’épidémie de Covid-19, des dizaines de milliers d’Algériens ont repris depuis plus d’un mois les marches hebdomadaires du vendredi.

Quel est le bilan du chef de l’État dans les domaines politique, institutionnel, économique, financier et social? La «nouvelle Algérie» est-elle réellement en marche? Le Président algérien a convoqué le corps électoral le 12 juin pour des élections législatives anticipées. Alors que pratiquement tous les partis d’opposition ont annoncé le boycott ces élections, l’Algérie réussira-t-elle à se doter d’un Parlement légitime à même de proposer un gouvernement fort qui pourra prendre à bras le corps les problèmes urgents du pays?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité Noureddine Boukrouh, ex-ministre de l’Industrie et du Commerce, qui affirme qu’en réalité «nous sommes dans le cinquième mandat de Bouteflika avec toujours un Président malade moins une demi-douzaine des figures les plus connues du système Bouteflika».

«Le peuple du "Hirak" n’est pas dupe»

«Il faut dire, pour être sincère et juste avec l’histoire, que M.Tebboune n’a pas été porté par la dynamique du Hirak (révolution citoyenne)», avance M.Boukrouh. «Les marches protestataires ont repris de plus belle les vendredis et mardis [sortie des étudiants, ndlr] malgré les risques du Covid-19 parce que le peuple du Hirak n’est pas dupe concernant les promesses lancées en l’air par le pouvoir qui s’est installé après Bouteflika», explique-t-il, soulignant que «la preuve en est que les mots d’ordre sont principalement centrés sur le départ du reste du "système", le retrait de l’armée et des services de sécurité des décisions politiques, et le rejet des élections législatives anticipées prévues pour juin prochain».

«Tebboune parle d’une "nouvelle Algérie", mais dans les faits c’est l’ancienne qui se perpétue tant dans la forme que dans le fond», lance l’ex-ministre, ponctuant que «pour les aspects politiques et institutionnels, le bilan de Tebboune est dans ce constat: un chef d’État fragilisé par la maladie qui en a fait un président intérimaire à mi-temps, une Constitution entrée en vigueur malgré son rejet par référendum et un processus électoral en route pour la mise en place d’un Parlement en manque de légitimité. Il y avait les faux partis de l’alliance présidentielle, il va y avoir un parti du pouvoir né majeur et vacciné».

Dans le même sens, Noureddine Boukrouh affirme que «ces exemples non exhaustifs montrent que la "nouvelle Algérie" n’est pas en marche, elle n’avance pas, elle recule».

«Le pouvoir ignore que le plus grand danger est à venir»

En 2020, l’économie algérienne a reculé de près de 10%, selon Abdelrahmi Bessaha, expert en macroéconomie et gestion de crise, qui expliquait en mars dans une déclaration à Sputnik les problèmes structurels dont elle souffre toujours.

À ce propos, M.Boukrouh rappelle que «les dégâts économiques et financiers engendrés par le Covid-19 à travers le monde sont incalculables, mais les gouvernants cachent la réalité en espérant que les vaccins conçus dans l’urgence empêcheront la panique sociale et le dérèglement général qui mettraient en péril ce qui a été bâti en des siècles». «Si la situation se prolonge encore d’une année, les niveaux d’endettement atteindront un pic insupportable qui entraînera la remise en cause du statut de la monnaie et le rôle joué par elle depuis le moyen-âge», soutient-il, et s’interroge: «Que dire alors des pays ne possédant pas une économie créatrice de richesses diversifiées, mais une simple économie de rente à l’image de l’Algérie?».

Ainsi, il juge que «le pouvoir ignore que le plus grand danger est à venir, qu’il est caché dans les limbes de l’avenir, qu’il leur éclatera à la face le jour où l’Algérie aura épuisé ses réserves de change et rentrera en cessation de paiement comme le sont aujourd’hui le Liban et le Venezuela [...]. Ce n’est plus qu’une question de mois: 15, 20 ou 25 tout au plus».

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Pour l’ex-ministre, «le tsunami économique, financier et social est déjà visible sur les radars […]. Pour l’instant on n’aperçoit avec les yeux que les signes avant-coureurs: files humaines et empoignades aux portes des bureaux de poste pour retirer un peu d’argent liquide, pagaille dans les surfaces de vente pour acheter de l’huile, hausse des prix vertigineuse pour certains produits de consommation… Tout cela ne présage rien de bon».

«L’Algérie n’a jamais possédé de Parlement légitime»

La campagne électorale pour les législatives anticipées du 12 juin débutera le 17 mai et prendra fin le 8 juin. Les partis d’opposition – dont le FFS, le RCD, le PT, l’UPC, le MDS – ont déjà annoncé leur refus d’y participer. À ceci s’ajoute le refus du ministère de l’Intérieur d’accorder l’agrément à d’autres partis – comme Nida El Watan d’Ali Benouari et l’ANC de l’ex-colonel Abdelhamid Larbi Chérif – qui auraient pu participer, et le rejet de ces élections par le Hirak.

Concernant ce rendez-vous électoral, l’interlocuteur de Sputnik affirme que «le pouvoir actuel ne peut pas créer un État de droit, une architecture institutionnelle fiable et durable et une vraie économie, instruments indispensables à la conduite d’un pays à la satisfaction de son peuple et avec le respect des autres pays et des institutions internationales».

«Il lui manque pour cela la légitimité populaire, la stabilité politique et juridique, l’adhésion sociale des agents économiques, la confiance des marchés et des partenaires extérieurs […]. Or l’Algérie n’a pas encore réuni les prérequis d’un État de droit, d’une économie réelle et d’une Nation pérenne par la faute de ce faux pouvoir justement. Il n’y a que lui qui a été pérenne de l’indépendance du pays à ce jour», poursuit-il.

Dans le même sens, il considère que «l’Algérie n’a jamais possédé de Parlement légitime, le pouvoir n’ayant pas changé, à part les noms des détenteurs de postes de décision. Mais avec ce que va faire Tebboune, le pays court le risque d’être divisé quant à son territoire et à sa population».

«Il en découlera une très grave conséquence»

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Pour étayer sa mise en garde, M.Boukrouh rappelle qu’«en termes de territoire, une région essentielle à l’unité du pays, centrale, la Kabylie, a fait savoir par la voix de sa société civile qu’elle ne voterait pas en juin prochain comme elle s’était refusée à le faire en décembre 2019 pour l’élection présidentielle, et en novembre 2020 pour le référendum sur la Constitution [...]. La première a été boycottée à 98% par ladite région et à 60% à l’échelle nationale, et le second à pratiquement 100% par la même région et à 80% à l’échelle nationale ».

Dans ce contexte, «il en découlera une très grave conséquence: l’éviction officielle de la Kabylie des institutions politiques et administratives du pays, et un appui inespéré aux thèses séparatistes que ne manqueront pas d’exploiter des pays proches et lointains qui n’attendent qu’une telle aubaine, qu’un tel aveuglement […]. La population va se retrouver divisée en majorité de non-votants et minorité de votants, sans exclure le risque d’affrontements entre candidats et partisans du boycott durant la campagne électorale».

En mars, dans une déclaration à Sputnik, le Dr Abdelkader Soufi, expert en géopolitique et politiques de défense, estimait que les élections du 12 juin seraient un rendez-vous important pour l’avenir du pays. Selon lui, l’Algérie va connaitre l’émergence d’une nouvelle classe politique, issue notamment de la société civile.

Noureddine Boukrouh ne l’entend pas de cette oreille. Pour lui, «la dissolution de l’Assemblée nationale héritée de Bouteflika pouvait être l’occasion d’amorcer un dialogue direct avec le peuple du Hirak qui aurait permis de dessiner un avenir acceptable de part et d’autre, mais le pouvoir l’a ratée». «Il a imposé la date du scrutin et annoncé que la prochaine assemblée sera considérée comme élue, même avec un taux de participation proche de zéro», conclut-il.
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