Un islamologue algérien affirme être «traîné devant la justice pour avoir dit ce qu’il pense»

Dans un entretien à Sputnik, l’islamologue algérien Said Djabelkhir affirme que sa convocation par la justice est liée à ses opinions scientifiques qualifiées d’atteinte à l’islam par les plaignants. Au-delà de son cas personnel, il évoque les raisons historiques et sociologiques de l’emprise de la religion sur la sphère publique.
Sputnik

L’islamologue et chercheur algérien en soufisme Said Djabelkhir est convoqué le 1er avril au tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger, pour une plainte déposée contre lui par un enseignant de l’université Sidi Bel Abbès, Abderrezak Bouiadjra, docteur en informatique. Aucun délit condamnable par la loi algérienne n’est reproché à l’islamologue, mais bien son avis de chercheur sur certaines questions religieuses jugé blasphématoire par le plaignant et les six avocats qui l’accompagnent. En effet, il est poursuivi pour «atteintes aux préceptes de l’islam», «atteinte et moquerie aux hadiths authentiques de la sunna du Prophète, au pilier du pèlerinage et au sacrifice rituel du mouton de l’Aïd El-Kébir».

Plusieurs voix de l’opposition dénoncent le principe de cette plainte qui, selon eux, transfère le débat scientifique et intellectuel de sa sphère naturelle académique et médiatique à l’enceinte judiciaire, rappelant «les sombres moments de l’inquisition» qui ont frappé certains pays d’Europe entre les XIIIe et XVIIIe siècles.

Dans un entretien à Sputnik, Said Djabelkhir affirme n’avoir «donné que son avis de scientifique dans le domaine de sa spécialité et se retrouve traîné devant la justice de son pays pour avoir dit ce qu’il pense».

«Je n’ai jamais été convoqué par le juge»

«Il s’agit d’une judiciarisation et d’une criminalisation de la pensée et du débat», dénonce-t-il, soulignant que «c’est le refus et l’interdiction du libre débat et de la libre pensée qui font que le pays sombre de plus en plus».

Alors que la missive a été déposée contre lui il y a «plus d’une année», le Dr Djabelkhir déplore qu’en attendant la convocation «du juge d’instruction pour m’entendre sur le contenu de la plainte, je n’ai jamais été convoqué et c’est ce qui m’a étonné, surtout quand j’ai appris par les réseaux sociaux qu’elle a été acceptée».

Dans le même sens, l’islamologue cite le célèbre avocat et militant des droits de l’homme Me Mokrane Ait Larbi qui pensait au début qu’il «s'agissait juste d'une plaisanterie» et a fini par dénoncer «un procès contre les intellectuels», se demandant «comment un juge d'instruction ou un tribunal peut-il enregistrer une plainte de la part d'une personne qui n'a aucune qualité pour la faire?».

«L'ouverture d'un débat dans les médias en y associant l'islamologue aurait été autrement plus pertinente que le recours à la Cour de justice», ajoute l’avocat.

Au-delà du cas Djabelkhir

Le débat entre le rationnel et le religieux a traversé toutes les civilisations et de tout temps. La société musulmane n’a pas été en marge de cette controverse. En effet, entre les défenseurs de la nécessité d’accéder à la modernité en donnant toute sa place à la raison humaine créatrice, et ceux qui opposent un système de valeurs morales religieuses à même de donner un sens à la vie humaine et la société en outrepassant les limites de leur domaine, le débat continue depuis au moins le XIIe siècle.

Cette discussion est toujours d’actualité. En effet, à titre d’exemple, en 2017, le ministère tunisien de l’Enseignement supérieur a rejeté une thèse de doctorat intitulée «Le modèle plate-géocentrique (sic) de la [T]erre, arguments et impact sur les études climato/paléoclimatiques». Durant ses cinq années de thèse, l’étudiante a tenté de remettre en cause les fondements de l’astronomie en prouvant que la Terre est plate à partir de versets du Coran.

Selon Jeune Afrique, on pouvait lire dans le document: «En ce qui concerne les lois physiques connue[s], on a rejeté les lois de Newton, de Kepler et d’Einstein vu la faiblesse de leurs fondements et on a proposé par contre une nouvelle vision de la cinématique des objets conforme aux versets du coran […]. La vitesse de la lumière et du son sont ainsi recalculées et nous avons démontré que ces vitesses correspond[ent] à celle de l’ordre 1.43.109 km/s. L[es] théorie[s] du Big Bang et de l’expansion universelle ont été également rejetée[s]».

En 2016, le célèbre prédicateur salafiste saoudien Ibn Bazz prétendait que, selon les versets du Coran et les hadiths du Prophète, c’est le soleil qui tourne autour de la Terre et non l’inverse. Ces débats dans la société musulmane rappellent ce qu’ont connu les sociétés chrétiennes dans le contexte des découvertes de Copernic, Galilée et Kepler.

Le Dr Said Djabelkhir aborde cette problématique et s’interroge: Pourquoi ces sociétés n’arrivent-elles pas à accéder à l’âge adulte où on peut échanger sans se bagarrer ni se traîner devant la justice?

«Les systèmes politiques n’ont jamais cru en la modernité»

«D’une part nos sociétés n’ont pas encore eu accès à la modernité proprement dite», explique l’islamologue.

«En effet, elles n’ont eu accès qu’à une modernisation de vitrine décrétée depuis l’indépendance par des systèmes politiques en cours de légitimité», ajoute-t-il, précisant que «ces systèmes restés très conservateurs sur le fond n’ont jamais cru en la modernité et ont toujours joué la carte religieuse et instrumentalisé la religion pour garder le contrôle sur les sociétés et rester au pouvoir».

De plus, le spécialiste juge que « les musulmans ne pourront jamais vivre en paix s’ils ne font pas la séparation claire et nette entre la religion et la politique», soutenant «qu’il y va de la survie des sociétés musulmanes, car si elles ne procèdent pas à cette séparation, elles ne sortiront jamais du cercle vicieux et elles continueront à vivre les conflits interreligieux et les bains de sang qu’elles ont déjà vécus à cause de l’instrumentalisation politique de la religion, que ce soit par les systèmes politiques où par les islamistes».

Que faire?

L’univers pris dans son ensemble est un être vivant – comme le décrit le savant russe Vladimir Vernadski (1863-1945), l’un des fondateurs de la géochimie moderne et de la biogéochimie, dans son livre la Biosphère – qui se caractérise par un processus perpétuel de création et dans lequel l’être humain joue un rôle majeur. En effet, parmi tous les êtres vivants peuplant la biosphère, l’être humain est le seul capable, de manière volontaire, de changer son environnement grâce à ses capacités créatrices. D’où l’impératif de la liberté de penser et de croire, dans la nécessité et la responsabilité, dans une société humaine.

À ce propos, le Dr Djabelkhir affirme qu’il y’a «un très grand travail de réflexion nouvelle sur les textes fondateurs de l’islam qui doit être fait, car les lectures traditionnelles ne répondent plus aux attentes, besoins et questionnements de l’homme moderne [...]. Cet effort de réflexion est avant tout un devoir religieux et il doit être opéré sur la base des nouvelles disciplines scientifiques et surtout les sciences humaines: histoire, sociologie, psychologie, linguistique, anthropologie, philologie, codicologie, étude critique et historique des textes, etc.».

Enfin, l’interlocuteur de Sputnik souligne que «c’est à partir de là qu’on pourra construire une nouvelle lecture des textes religieux qui concrétisera un islam des lumières». «Un islam qui ne sera pas en contradiction avec les valeurs de la modernité: citoyenneté, droits de l’homme, État de droit, séparation du religieux et du politique, libertés individuelles, égalité devant la loi, droit à la différence et respect de la différence, et enfin le vivre ensemble en paix», conclut-il.

Une parole d’Einstein

Dans sa biographie d’Albert Einstein, le célèbre physicien et historien russe de la science Boris Kouznetsov rapporte ce propos du père de la Relativité restreinte et générale qui a révolutionné la science moderne en changeant complètement notre conception de l’espace et du temps:

«Là-bas, au-dehors, il y avait ce monde immense […] qui se présente à nous comme une grande et éternelle énigme, accessible au moins partiellement à nos sens et notre pensée. La contemplation de ce monde m’attirait, comme une libération, et je remarquai bientôt que plus d’un homme que j’avais appris à estimer et à admirer, avait trouvé liberté et sérénité intérieure en se consacrant à cette contemplation. La route qui menait à ce paradis ne fut pas aussi rapide et aisée que celle qui mène au paradis religieux, mais elle s’est avérée aussi digne de confiance et je n’ai jamais regretté de l’avoir choisie».

Dans ce paragraphe, sans nier l’existence du paradis religieux, Einstein parle de la foi dans le réel et dans l’homme, les deux ressorts de toute action humaine efficace dans l’univers, soulignant que cette route mène également à un paradis, son choix qu’il «n’a jamais regretté». Une parole à méditer comme un leitmotiv en raison du lien dialectique qui existe entre les découvertes révolutionnaires en science et l’évolution de la pensée humaine.

Dans ce cadre, il ne faut pas oublier que ce qui a retardé l’arrivée de l’imprimerie dans le monde musulman, développée par Gutenberg en 1454, en Allemagne, jusqu’au milieu du XIXe siècle, est un avis religieux qui considérait que l’écriture arabe jouit d’un prestige immense, comme outil de transmission de la parole de Dieu, et sa pratique manuscrite possède donc un caractère sacré.

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