La folie bitcoin est-elle basée sur des «élucubrations bonnes à attraper les gogos»?

Lors d’une interview remarquée, le patron de la cryptobourse Kraken a estimé que le bitcoin pourrait valoir un million de dollars d’ici 10 ans et à terme devenir la monnaie mondiale. Des propos qui font bondir Philippe Béchade, président des Éconoclastes, qui dénonce au micro de Sputnik un marché qui «fait appel à la naïveté des gens».
Sputnik

Toujours proche des 55.000 dollars, le bitcoin n’en finit plus de faire la Une de l’actualité. Où va s’arrêter la plus célèbre des cryptomonnaies? Les pro et anti-bitcoin ne cessent d’avancer leurs arguments. Du côté de ses plus ardents défenseurs, on retrouve Jesse Powell, patron de Kraken, l’une des plus importantes plateformes de trading de cryptomonnaies du globe.

​Dans une récente interview à la chaîne Bloomberg, il s’est montré plus qu’optimiste pour le bitcoin : «À court terme, les gens le voient dépasser l’or comme actif refuge, donc je pense qu’un million de dollars comme objectif de prix dans les 10 prochaines années est très raisonnable.» Jesse Powell est même allé plus loin: «Je pense que les vrais croyants vous diront que cela ira jusqu’à la Lune, jusqu’à Mars, et finalement ce sera la monnaie du monde.»

Nouriel Roubini dézingue le bitcoin

Philippe Béchade n’est pas, quant à lui, fan de cette cryptomonnaie. Selon le président des Éconoclastes, les déclarations de Jesse Powell sont des «élucubrations bonnes à attraper les gogos»:

«On fait appel à la naïveté des gens en leur faisant miroiter des profits mirobolants, alors que rien de tout cela n’est possible.»

«Si le bitcoin devenait la “la monnaie mondiale”, cela signifierait qu’il n’existerait plus de Banques centrales. Vous imaginez qu’elles renonceront au contrôle de la monnaie? À ce privilège qui est le fondement de l’économie?», interroge-t-il.

Les aficionados de la cryptomonnaie mettent souvent en avant le fait que le réseau bitcoin n’appartient à personne et est contrôlé par ses utilisateurs. Philippe Béchade assure de son côté qu’en réalité, ce contrôle est exercé par un petit nombre d’individus en comparaison de la valeur du marché.

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Un avis partagé par le célèbre économiste Nouriel Roubini, notamment connu pour avoir anticipé la crise de 2008. «Environ 99% du commerce du bitcoin se fait sur des bourses centralisées, qui peuvent être piratées. En outre, les programmeurs d’origine conservent un contrôle démesuré sur leurs créations. Dans certains cas, ils agissent en tant que policiers, procureurs et juges, et inversent des transactions qui sont censées être immuables. La crypto n’est pas non plus équitable: un petit nombre de “baleines” contrôlent une grande partie de la valeur du bitcoin», a-t-il récemment expliqué au Financial Times.

D’après Philippe Béchade, avec cette cryptomonnaie, des individus vont faire fortune en convainquant «des gens qui ne comprennent rien à la nature d’une monnaie, qui ne comprennent rien au système financier ni au fonctionnement des Banques centrales». «Ils jouent la carte qui consiste à faire passer ces dernières pour des faux-monnayeurs pendant qu’eux offriraient une monnaie honnête», ajoute-t-il.

«Le bitcoin est tellement volatil que cela le disqualifie totalement»

Le président des Éconoclastes et intervenant régulier sur BFM Business n’est pourtant pas tendre avec les Banques centrales, qu’il accuse de manipuler la monnaie. «Mais vous pensez que ceux qui contrôlent réellement le marché du bitcoin ne le manipulent pas?», lance-t-il de manière rhétorique.

​D’après lui, les Banques centrales «se tirent une balle dans le pied en créant trop d’argent qui va dans n’importe quoi»:

«Cela va de l’entreprise dont on ne sait même pas si elle dégage un chiffre d’affaires à l’investissement dans le bitcoin», ajoute-t-il.

Plus largement et à l’instar de Nouriel Roubini, Philippe Béchade ne considère pas le bitcoin comme une monnaie. «C’est tellement volatil que cela le disqualifie totalement». «Une monnaie, c’est tout d’abord quelque chose de stable. Et c’est la mission de la Banque centrale d’en assurer la stabilité. Quand on emprunte en euros ou en dollars, on est sûr de revoir sa mise et l’on peut faire des opérations à terme, signifiant par exemple que d’ici un an, on pourra acheter une certaine quantité de matières premières à un prix que l’on connaît de façon quasi certaine.»

​Récemment, Christine Lagarde, présidente de la BCE, critiquait à nouveau le bitcoin le qualifiant d’«actif hautement spéculatif». Après un rallye stratosphérique en 2020, sa valeur a encore augmenté de 89% depuis le début de l’année. «Les performances du bitcoin ne sont pas corrélées à l’économie ou à la croissance, mais à la quantité d’argent», martèle pour sa part Philippe Béchade.

Une «tulipomanie» 2.0?

Ces bons chiffres attirent de plus en plus d’investisseurs institutionnels. Les 1,5 milliard de dollars récemment investis en bitcoin par Tesla, célèbre marque de voitures électriques dirigée par le milliardaire Elon Musk, ont contribué à l’augmentation du cours.

«Quand la monnaie souffre d’un taux d’intérêt négatif, il faudrait être idiot pour ne pas regarder ailleurs», a argumenté le patron de Tesla, ajoutant que le «bitcoin est presque aussi naze que la monnaie fiduciaire, j’insiste sur le “presque”.»

Du géant du paiement en ligne PayPal en octobre au mastodonte des fonds d’investissement BlackRock fin janvier, en passant par BNY Mellon, la plus vieille banque de Wall Street, de gros poissons de la finance s’intéressent de plus en plus à la plus célèbre des cryptomonnaies. D’après Philippe Béchade, il s’agit tout simplement de «cynisme» de la part d’acteurs qui flairent la bonne affaire:

«Vous avez un marché avec des individus qui sont prêts à se mettre là-dedans sans comprendre ce qu’ils font.»

Le président des Éconoclastes compare la «bitcoinmania» à la «tulipomanie» qui a frappé les Provinces-Unies (aujourd’hui les Pays-Bas) au XVIIe siècle. Considérée comme l’une des premières bulles spéculatives documentées, elle a conduit en février 1637 le bulbe de tulipe à s’échanger l’équivalent de 10 fois le salaire annuel d’un artisan qualifié. Inutile de préciser que tout cela a très mal fini pour ceux qui avaient été pris dans cette «tulipomanie».

«Comme cela montait, les gens en voulaient pour faire fortune en ne faisant rien», souligne Philippe Béchade.

Enfin, l’expert souligne un problème largement pointé du doigt par les adversaires de la cyrpomonnaie: son coût écologique. Le fonctionnement du réseau bitcoin nécessite des ordinateurs avec une forte puissance de calcul, qui consomment beaucoup d’énergie. La prestigieuse université de Cambridge a lancé son Bitcoin Electricity Consumption Index. D’après ses calculs, «il est estimé que le bitcoin consomme actuellement environ 90 térawattheures d’électricité à l’année», souligne Statista, un portail de collecte et diffusion de statistiques.

​Et d’ajouter: «pour se donner une idée de l’ordre de grandeur, c’est désormais plus que la consommation d’un pays entier comme la Belgique, ou encore l’équivalent de près de deux fois celle du Portugal. Sur les 219 pays de la planète pour lesquels la consommation énergétique est répertoriée, seuls 34 consomment plus d’énergie que la célèbre monnaie virtuelle.» En conséquence, Philippe Béchade qualifie le bitcoin de «catastrophe écologique totale»:

«Rien que cet aspect de consommation d’énergie devrait condamner d’avance tout fantasme de voir ce genre de cryptoactif basé sur le calcul devenir un standard.»
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