Venezuela: en s’alignant sur Washington, Bruxelles «se retrouve à devoir marier l’eau et le feu»

Ce 2 mars, l’ambassadrice de l’Union européenne à Caracas a été expulsée du Venezuela en représailles aux sanctions adoptées par Bruxelles contre Caracas le 22 février. Selon Christophe Ventura, spécialiste de l’Amérique latine à l’IRIS, ce rebondissement diplomatique illustre les paradoxes de la politique étrangère européenne.
Sputnik

Le 2 juillet 2020, le Venezuela avait renoncé à expulser l’ambassadrice de l’Union européenne. Ce 2 mars, Isabel Brilhante Pedrosa a dû plier bagage. Elle n’a pas survécu aux foudres de Caracas. En riposte à la batterie de sanctions européennes du 22 février, qui a frappé dix-neuf dignitaires vénézuéliens, la diplomate a été déclarée «persona non grata» et priée de «quitter le territoire», a annoncé Jorge Arreaza, ministre des Affaires étrangères. L’escalade ne s’est pas arrêtée là, la diplomatie européenne a décidé à son tour de déclarer «persona non grata» Claudia Salerno Caldera, l'ambassadrice du Venezuela auprès de l'UE. Ces sanctions portent à cinquante-cinq le nombre de responsables vénézuéliens frappés par Bruxelles, avec l’interdiction de voyager et le gel des avoirs sur le territoire de l'Union. C’est sans compter les mesures unilatérales prises également par Washington à l’encontre du Venezuela depuis 2015, notamment l’embargo contre le pétrole, principale ressource du pays.

Le «en même temps» européen appliqué au Venezuela

Pour Christophe Ventura, spécialiste de l’Amérique latine à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), cette péripétie des relations houleuses entre Caracas et Bruxelles dénote de «fortes tensions», mais n’est pas en soi «un événement tectonique», évoquant des précédents bilatéraux. «On est vraiment dans le théâtre diplomatique international», ironise-t-il. L'ambassadrice Pedrosa avait déjà été déclarée persona non grata en juillet 2020 en représailles à des sanctions européennes. La diplomatie vénézuélienne était toutefois revenue sur sa décision après la menace de l’expulsion du chef de la mission du Venezuela auprès de l’UE. La stratégie adoptée par les autorités européennes relève néanmoins du paradoxe:

«L’Union européenne essaie à la fois manifestement d’opérer une inflexion diplomatique vis-à-vis du Venezuela tout en ne changeant pas sa position de fond qui consiste à ne pas reconnaître la légitimité de Nicolas Maduro. L’UE essaie de se positionner à la fois en ne reconnaissant pas Maduro et en ne reconnaissant plus Juan Guaido comme président par intérim, mais comme interlocuteur privilégié parmi d’autres.»

Venezuela: «On assassine la population pour changer ses dirigeants»
Ex-président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido s’était auto-proclamé Président du Venezuela en janvier 2019. Les États-Unis et une cinquantaine de pays occidentaux dont la France l’ont alors adoubé. Le 25 janvier, Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, déclarait pourtant aux eurodéputés que l'UE «n'a jamais désigné Juan Guaido […] comme président» du Venezuela, «faute d'unanimité entre les États membres». Le diplomate prenait ainsi acte du résultat des élections législatives du 6 décembre 2020, qui ont mis fin à la mandature du député Guaido, mais surtout du fiasco de la stratégie des États-Unis, visant à renverser Nicolas Maduro. De la tentative d’opérer un soulèvement militaire à l’étouffement économique de la population, rien n’y a fait.

Les sanctions ont même eu «un effet dévastateur». Elles ont aggravé la situation, déjà dramatique, du pays, a constaté une experte de l’ONU le 12 février. En appelant à la levée de ces mesures, Mme Alena Douhan, rapporteur spécial de l’ONU sur l’impact des sanctions sur les droits de l’homme, a indiqué que celles-ci «affectent considérablement les droits du peuple vénézuélien».

​Ainsi l’Union européenne essaie de «se dégager un peu de son mariage» avec Juan Guaido en tentant un rapprochement avec d’autres opposants tels que Henrique Capriles, patron de Primero Justicia, parti de centre droit, ancien candidat à l’élection présidentielle en 2013. Bruxelles fait ce diagnostic plutôt lucide: la situation est «bloquée et dans l’impasse». Pourtant, en même temps, l’UE décide une nouvelle salve de sanctions. Notre interlocuteur ne voit pas l’intérêt de hausser le ton:

«Ce sont des sanctions un peu contre-productives. Au fond, elles n’ont comme résultat que d’amoindrir un contact qui est nécessaire, en vue d’une négociation avec le gouvernement de Nicolas Maduro. L’Union veut montrer probablement, vis-à-vis de son partenaire américain, qu’elle ne cède rien à Maduro. Mais elle se retrouve dans une situation à devoir marier l’eau et le feu.»

Ces revirements ne concourent guère à crédibiliser la politique étrangère européenne face à un «Nicolas Maduro qui, lui, tient sa ligne, c’est-à-dire qu’il ne reconnaît pas ceux qui ne le reconnaissent pas», poursuit Christophe Ventura. Et ce qui se passe à Bruxelles reflète d’ailleurs la position de Paris. Après avoir qualifié le Venezuela de «dictature», Emmanuel Macron s’est empressé, en février 2019, de reconnaître Juan Guaido en tant que «président en charge». «La France ne reconnaît pas Maduro, souhaite son départ. Mais, en même temps, Paris a fini par reconnaître l’échec du chapitre Guaido», explique notre interlocuteur.
Seul résultat de cette ambiguïté, l’ambassadeur français à Caracas s’est vu remettre une note de protestation par le gouvernement Maduro en réaction à ces nouvelles mesures. Au même titre que son homologue allemand. «Avec la batterie de sanctions, ils se prennent les pieds dans le fil», déplore le spécialiste de la région.

Les États-Unis sont aussi «bloqués avec Guaido»

Ce «en même temps» va de pair avec un alignement géopolitique sur les positions américaines. L’UE a «toujours montré dans ce dossier, comme dans d’autres, qu’elle agissait en fonction de son allié américain», observe notre intervenant. Confirmation par l’actualité récente, Washington et Bruxelles ont précisé ce 2 mars mettre en place des sanctions à l’encontre de la Russie à la suite de l’affaire Navalny.

Sanctions contre la Russie, le Venezuela et la Birmanie: «une erreur stratégique majeure commise par l’UE»
C’est en 2017 que les Européens visent le Venezuela, premier pays d’Amérique latine frappé de la sorte par Bruxelles, deux années après que Barack Obama a signé un décret classant le pays comme une menace à la sécurité des États-Unis.  

«L’UE se met dans les pas de la diplomatie américaine, avec quelques aménagements. Mais, sur le fond, la diplomatie européenne épouse celle de Washington. Les Européens attendent de voir comment va évoluer Biden et son Administration sur le Venezuela avant de définir leur propre trajectoire diplomatique.»

Selon Christophe Ventura, «il n’y aura rien de nouveau sous le soleil», ni de modification en profondeur de la position américaine à court terme. Les États-Unis sont aussi «bloqués avec Guaido» puisque ce sont eux «qui l’ont soutenu et qui l’ont adoubé». En outre, «la doctrine américaine sur le Venezuela est née avec Obama et donc avec Biden», rappelle l’expert de l’IRIS.

Toutefois, les Américains pourraient être «moins directement impliqués sur le terrain» et entamer un «reprofilage» des sanctions. Cet éventuel assouplissement économique et commercial s’inscrirait dans le cadre d’une «stratégie humanitaro-politique» de l’Administration Biden. La réforme du système de l’immigration aux États-Unis pourrait également profiter aux innombrables réfugiés vénézuéliens, en utilisant «le véhicule humanitaire comme un instrument de la présence américaine».

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