L’Otan, bientôt de retour en force dans la poudrière irakienne

Sur fond de résurgence de Daech*, l’Otan va significativement augmenter le nombre des soldats de sa mission de formation en Irak. Un pari risqué mais nécessaire, juge au micro de Sputnik Adel Bakawan. Ce spécialiste de l’Irak souligne la responsabilité des puissances internationales dans l’instabilité chronique du pays.
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«La taille de notre mission passera de 500 à environ 4.000 hommes», a déclaré Jens Stoltenberg lors d’une conférence de presse à l'issue d'une réunion virtuelle de deux jours des ministres de la Défense de l'OTAN, en fin de semaine dernière. «Les activités de formation incluront désormais davantage d'institutions de sécurité irakiennes et de zones au-delà de Bagdad», a précisé le secrétaire général de l’Otan.  

Conflit intracommunautaire

Le pari pourrait s’avérer risqué pour l’alliance qui s’apprête à envoyer graduellement 3.500 soldats en Irak. Pays où la situation sécuritaire est plus tendue qu’elle ne l’a jamais été depuis la chute du califat de Daech* en 2019.

Irak: «on ne peut pas réduire la résurgence de Daech uniquement au facteur du retrait américain»
  

Dépêchés en Irak pour lutter contre la résurgence du groupe terroriste, les soldats de l’Otan pourraient vite se retrouver au milieu d’un nouveau conflit civil irakien. Un terreau où ils risqueraient de s’enliser prévient au micro de Sputnik Adel Bakawan, directeur de recherche de l’Institut de recherches et d'études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), auteur de L’impossible État irakien: les Kurdes à la recherche d’un État (éd. L’Harmattan, 2019):

«L’Irak est au bord de la guerre civile. Cette fois-ci, la guerre aurait lieu entre frères chiites qui dirigent pourtant l’état. Vous avez des partis politiques avec des branches très lourdement armées, basés dans les plus grandes villes irakiennes, qui sont en concurrence.»

Cette lutte milicienne pour la suprématie irakienne résulte d’un vide politico-militaire hérité de la mort du chef adjoint irakien du Comité de la mobilisation populaire, Abou Mahdi al-Muhandis, tué dans le même convoi que le général iranien des Gardiens de la révolution, Qassem Soleimani.

«Depuis la disparition d’Abou Mahdi al-Muhandis, le fédérateur de toutes ces organisations miliciennes en janvier 2020, elles n’ont plus de leader. Il y a désormais une lutte entre toutes ces milices pour récupérer la place d’al-Muhandis», affirme Adel Bakawan.

​​Il rappelle la tenue en octobre prochain des élections législatives en Irak: «Ces organisations collectives qui disposent des branches miliciennes veulent toutes dominer la scène chiite par la voix politique, sinon par les armes. On est donc au bord d’une guerre civile entre frères chiites qui sont pourtant au gouvernement.»

Responsabilité internationale du «chaos irakien»

À cela s’ajoute la menace de Daech*. Depuis plusieurs mois, le groupe reprend sérieusement du service au Levant avec une régularité d’attaques qu’on ne lui connaissait plus depuis 2019.

«L’État islamique* revient en force. Le groupe mène désormais des opérations un peu partout en Irak, que ce soit dans les campagnes, les petites villes ou dans la capitale. Même la région autonome du Kurdistan est désormais menacée par cette résurgence», explique le directeur de l’iReMMO.  

Symbole d’une violence retrouvée: le double attentat kamikaze sur un marché du centre de Bagdad qui a fait trente morts fin janvier.

​Ces attaques sont les plus meurtrières depuis trois ans dans la capitale irakienne.

 «L’Irak est aujourd’hui un État fragile, au sens géopolitique du terme, comme trente-trois autres pays. Il y a une incapacité administrative et des crises à tous les niveaux de l’État. Ce dernier est aujourd’hui malade de ces crises», confie le spécialiste de l’Irak.  

Résurgence de Daech? «Ils ont encore les moyens de financer des combattants»
Aujourd’hui, la jeunesse sunnite du centre de l’Irak n’a aucune perspective d’un point de vue économique ou politique, explique-t-il. La communauté est encore plus frappée par les problèmes du pays. Une réalité qui a déjà eu de fâcheuses conséquences par le passé.   

Et notre interlocuteur de pointer du doigt les responsables de cette situation déplorable:

«L’Irak a plus que jamais besoin de l’assistance du système international. Les puissances de ce système doivent assumer leurs responsabilités. Elles sont en parties responsables de ce chaos et de la mise en place de cet État fragile qui est devenu un danger pour lui-même, pour ses voisins, mais aussi pour la stabilité et la sécurité internationale.»

L’un des responsables de l’instabilité irakienne depuis près de vingt ans, les États-Unis, a déjà annoncé qu’il n’était pas prévu que des soldats américains fassent partie du voyage.

​«Nous soutenons la mission élargie de l'Otan en Irak et nous continuerons à le faire, mais il n'est pas prévu d'augmenter le niveau des forces américaines là-bas», a tweeté John Kirby, porte-parole du Pentagone. Reste donc à définir qui participera à cet effort.

On estime qu’il y a aujourd’hui près de 2.500 soldats américains sur le sol irakien en plus des 5.000 militaires de la coalition internationale et des 400 de la mission de l’Otan.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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