Migration irrégulière: comment le Président guinéen «se donne bonne conscience»

Alpha Condé a clamé que les dirigeants africains devraient avoir «honte» que des migrants périssent en Méditerranée ou dans le désert en tentant de gagner la rive européenne. Pourtant, la Guinée fait partie des principaux États pourvoyeurs d’immigrants clandestins dans nombre de pays européens.
Sputnik

Alpha Condé, le Président de la Guinée, est mécontent de l’inaction des chefs d’État africains face aux jeunes migrants qui trouvent la mort en mer Méditerranée ou dans le désert en tentant de rallier l’Europe. S’exprimant au palais présidentiel ce 9 février 2021, à l’occasion de la cérémonie de fin de mission de Fatou Ndiaye, la représentante de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), il a affirmé que les dirigeants du continent devraient avoir «honte» de ce qui arrive à ces jeunes.

Cité par des médias locaux, il a même soutenu que cette situation était une bombe à retardement.

«C’est une honte pour nous, chefs d’État africains, de voir nos jeunes mourir dans la Méditerranée, être esclaves dans le désert. Je le dis souvent: l’Afrique est le continent le plus jeune. C’est une chance si nous arrivons à transformer nos matières premières en produits finis en Afrique, sinon c’est une bombe», a-t-il affirmé.

Alpha Condé a fait cette déclaration alors même que la Guinée se trouve parmi les principaux États d’Afrique subsaharienne pourvoyeurs d’immigrés clandestins dans nombre de pays d’Europe. Olivier Peyroux, sociologue et cofondateur de l’association Trajectoires, étudie depuis plusieurs années les spécificités de la migration guinéenne à la demande de Caritas Maroc et Caritas France.

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«Lorsque l’on regarde les chiffres des trois dernières années, on observe que la Guinée est la nationalité d’Afrique subsaharienne –Afrique de l’Ouest et de l’Est confondues– qui arrive en tête en France pour les arrivées de mineurs non accompagnés. La Guinée est également la première nationalité de demandeurs d’asile d’Afrique subsaharienne depuis 2017 pour la France, la Belgique et l’Espagne», confiait-il en juillet 2020 à RFI.

Il affirme par ailleurs que ces départs de Guinéens sont devenus depuis 2016 plus significatifs, surtout pour des mineurs non accompagnés.

«Si on totalise les majeurs et les mineurs guinéens [irréguliers, ndlr] en France, on arrive à peu près à 11.000 personnes qui débarquent chaque année depuis 2017, ce qui est important pour cette migration», soutient-il.

Une déclaration de circonstance

Kossi Sénamé Dodzi, docteur en sociologie du développement et enseignant chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique de l’université de Lomé au Togo, a donné à Sputnik son point de vue sur les propos d’Alpha Condé. Pour lui, il s’agit d’«une déclaration de circonstance d’un chef d’État qui a à cœur de se donner bonne conscience devant la représentante d’une Organisation des Nations unies en charge des questions migratoires».

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Et cette déclaration ne peut voiler, poursuit-il, la réalité du phénomène migratoire, devenu en Guinée la conséquence d’un échec politique.

Selon le rapport 2018 de l’Indice sur le développement humain publié par les Nations unies, plus de 53% de Guinéens vivraient en dessous du seuil national de pauvreté qui est 8.815 francs guinéens/personne/jour (0,9 euro). Sur le plan de la pauvreté, la Guinée arrive au 175e rang sur 189 pays. Et le chômage touche près de 60% de jeunes de moins de 25 ans.

«Si on admet que les crises migratoires sont le reflet d’un développement inégal, et plus particulièrement d’une trajectoire de croissance qui néglige la jeunesse, et que le Président Condé est dans son troisième mandat, on peut estimer qu’il est trop facile de faire cette déclaration, lui-même étant comptable du flux massif de jeunes Guinéens vers l’extérieur», affirme l’expert.

Acheter la paix sociale

Kossi Sénamé Dodzi estime que cette déclaration présidentielle ne sera pas suivie d’effet. Et pour cause, «le non-dit de la question migratoire, aussi clandestine soit-elle, est qu’elle permet d’acheter la paix sociale dans le pays grâce aux milliards [de francs CFA ou guinéens, selon le cas] transférés chaque année par la diaspora».

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Selon le rapport final de l’enquête sur les transferts de fonds réalisé en 2019 par la Banque africaine de développement et la Banque centrale de la République de Guinée, les transferts de fonds reçus en Guinée sont de l’ordre de 108,1 millions de dollars en 2017. Même si on ne connaît pas la part provenant directement des migrants illégaux, on note que l’ensemble de ces virements représente 18,8% des investissements directs étrangers en Guinée, 5,4 % de l’encours de l’aide publique au développement dans le pays, 162,8% du service de la dette et 1% du PIB.

«Pour freiner la migration irrégulière en Guinée, il faut créer les conditions d’un développement équitable, d’une protection sociale fondée sur le droit. Mais ce chantier est loin d’être la préoccupation première des chefs d’État africains, plutôt soucieux de rester au pouvoir à vie», conclut l’expert.
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