Ultragauche: faute d’être écoutés, le retour de la voie terroriste?

Soupçonnés d’avoir préparé une action violente, plusieurs individus ont été mis en examen pour «association de malfaiteurs terroriste criminelle». Une menace terroriste paradoxale, qui s’accroît à mesure que les manifestations d’ultragauche se tarissent, estime le politologue Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques.
Sputnik

Une «montée en gamme importante de la violence dans la mouvance ultragauche»: les mots, recueillis ce dimanche 13 décembre par l’AFP, sont de l'ex-secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, aujourd’hui coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme.

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L’avant-veille, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a interpellé sept individus soupçonnés d’ourdir une action violente. Cinq d’entre eux ont été mis en examen pour «association de malfaiteurs terroriste» par les magistrats du parquet national antiterroriste (Pnat), puis placés en détention provisoire. Les autorités ont saisi des fusils de chasse et des composants permettant la fabrication d’explosifs de type TATP (peroxyde d’acétone).

Selon les informations du Journal du dimanche, aucun attentat n’avait encore été planifié. Toutefois, les prévenus auraient reconnu vouloir viser les «forces de l’ordre». «Ce sont de petits noyaux qui comptent s’en prendre aux forces de l’ordre en tant que représentants de ce qu’ils haïssent le plus: l’État et sa capacité à faire régner l’ordre républicain», souligne le politologue Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la fondation Jean-Jaurès et chercheur associé à l’IRIS.

«Pas la première fois que la menace vient de l’ultragauche»

À ce titre, l’ultragauche n’en est pas à son coup d’essai. Il y a tout juste un an, début décembre 2019, seize personnes soupçonnées d'appartenir à un groupe d'ultragauche étaient arrêtées en banlieue de Bordeaux, dans ce qui était alors décrit comme «un appartement conspiratif»: un atelier de confection de cocktails Molotov avait été découvert. La cible était, là encore, les policiers.

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«Ce n’est pas la première fois que la menace vient de l’ultragauche», confirme Jean-Yves Camus, qui remonte jusqu’aux «attentats commis dans les années 70 et 80 par Action directe».

Actif de 1979 jusqu’à 1987, ce groupe d’obédience communiste et antifranquiste, interdit pour apologie de la lutte armée en 1982 par le gouvernement, avait revendiqué plus de quatre-vingts attentats ou assassinats politiques sur le sol français. Parmi ses victimes, on compte des industriels, des policiers, de grands patrons et des hauts fonctionnaires.

«Le contexte était toutefois différent», nuance Jean-Yves Camus, auteur d’Extrémismes en France: faut-il en avoir peur (éd. Milan). «À l’époque, l’ultragauche armée avait une structuration puissante en Allemagne et en Italie également, des adeptes qui se comptaient par milliers et une réelle connexion avec une partie du mouvement social», poursuit notre interlocuteur, spécialiste des nationalismes et des extrémismes en Europe.

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Une «connexion» moins évidente aujourd’hui: les premiers Gilets jaunes par exemple, qui s’insurgeaient initialement de la hausse de la taxe carbone, peuvent difficilement être assimilés aux casseurs et aux black blocs qui sévissent maintenant dans les manifestations. Pour une raison simple: les objectifs ne seraient tout simplement pas les mêmes entre les black blocs, «composés à 98% d’anarchistes» selon le politologue, et les déçus de la politique gouvernementale qui composaient le gros des troupes des Gilets jaunes, plutôt issus des couches populaires et assez peu politisés.

«Il subsiste une petite fraction de l’ultragauche qui conçoit la confrontation contre l’État comme pouvant passer par la voie des armes», précise Jean-Yves Camus au micro de Sputnik. «L’objectif de ces gens-là est simple: il s’agit de détruire l’État et de détruire le capitalisme.»

«Plus les manifestations s’étiolent, plus le degré de radicalité est susceptible d’augmenter»

Paradoxalement, c’est justement la lente décrue des protestations sociales qui fait courir le risque d’actions violentes de la part de l’ultragauche. Faute d’être écoutés, certains activistes et militants pourraient être tentés de prendre les armes, ainsi que s’en inquiète Jean-Yves Camus:

«Le risque, c’est que, plus les manifestations s’étiolent, plus le degré de radicalité est susceptible d’augmenter. Dans la masse des black blocs, y a-t-il vraiment des gens qui voudraient passer au stade supérieur? C’est une possibilité qu’il ne faut pas exclure.»

«Pour le moment, le mode opératoire de l’ultragauche, c’est celui qu’on voit tous les samedis avec l’idée de s'infiltrer dans une manifestation pour attenter aux biens plutôt qu’aux personnes. Il y a évidemment des affrontements violents avec les forces de l’ordre, mais ce ne sont pas des tentatives de meurtre», relativise-t-il.

L’ultradroite plus dangereuse que l’ultragauche?

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Reste enfin la question de l’ampleur de cette menace: s’agit-il d’actes isolés ou doit-on s’attendre à d’autres coups de filet du même type dans la mouvance d’extrême gauche? «Les services de renseignements se sont certes concentrés sur le terrorisme islamiste sunnite ces dernières années, mais ne l'ont jamais fait au détriment de la surveillance d'autres mouvances», a assuré à l’AFP Laurent Nuñez. «On est toujours restés très concentrés sur la mouvance ultradroite et la mouvance ultragauche.»

Une affirmation que corrobore Jean-Yves Camus, même s’il introduit une nuance: «L’ultradroite française, contrairement à l’ultradroite allemande par exemple, reste toutefois un danger assez résiduel.»

«La mouvance qui fait peser le risque terroriste le plus élevé sur la France reste bien évidemment la mouvance islamiste radicale. Pour autant, même s’ils ont consacré l’immense majorité des moyens à la surveillance de l’islam radical, nos services de renseignement n’ont jamais négligé ni l’ultradroite ni l’ultragauche.»

Selon une source sécuritaire interrogée par l'AFP en octobre, les autorités estiment à 2.000 environ le nombre de membres de la mouvance ultragauche, contre «environ 1.000 militants actifs et 2.000 sympathisants» pour l’ultradroite, selon les estimations de Jean-Yves Camus lui-même.

Depuis le début de l'année, les autorités ont recensé «un peu moins de 200 dégradations», dont une partie a été revendiquée par l'ultragauche, après un appel à commettre «des “actions directes”: dégrader des lieux du “grand capital”, des collectivités locales, des antennes-relais», a expliqué M. Nuñez. «En 2017, il y avait eu aussi un appel un peu identique, mais celui de cette année semble plus suivi, il y a plus d'actions», a-t-il conclu.

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