Lutter contre la radicalisation «en tarissant les sources de financement des mosquées à l’étranger»

Gérald Darmanin a annoncé le contrôle des mosquées «soupçonnées de radicalisation», promettant des fermetures administratives si ces «soupçons» sont avérés. Fermeté justifiée ou énième coup d’épée dans l’eau? Analyse critique avec Karim Ifrak, islamologue et chercheur au CNRS.
Sputnik

À moins d’une semaine de la présentation en Conseil des ministres du projet de loi contre le séparatisme, rebaptisé entretemps loi «confortant les principes républicains», le gouvernement entend serrer la vis.

Gérald Darmanin vient d’annoncer qu’une «action massive et inédite contre le séparatisme» allait être lancée dans «les prochains jours». Dans le viseur du ministre de l’Intérieur, pas moins de «76 mosquées soupçonnées de séparatisme et de radicalisation», dont 16 en région parisienne. «Si jamais ces doutes sont confirmés, je demanderai leur fermeture», a-t-il ajouté.

Si le premier flic de France prend bien soin de rappeler «qu’on est loin de la radicalisation généralisée», car il ne s’agit «que de 76 mosquées sur les 2.600 lieux de culte musulman» que compte le pays, l’islamologue Karim Ifrak craint que cette mesure «produise l’effet inverse de celui voulu». Pour lui, «les fidèles sont les premiers sanctionnés par la fermeture des lieux de culte»:

«Ce genre de mesures contribue à rendre la République moins populaire. Si une mosquée est soupçonnée de radicalisation, il faut cibler les acteurs du séparatisme qui, en règle générale, ne sont pas des imams. La radicalisation et l’extrémisme se nourrissent de ce type de coercition», avance l’islamologue Karim Ifrak au micro de Sputnik.

Si l’on en croit ce chercheur au CNRS, spécialiste des idéologies violentes liées à l’islam, «les mosquées ne sont plus des lieux de radicalisation pour les islamistes.»

Les motifs invoqués par le gouvernement pour justifier de tels contrôles sont pourtant nombreux: non-respect d’une décision de fermeture, infractions aux règles applicables aux établissements recevant du public (ERP), salles clandestines ouvertes sans autorisation, lieu de culte visé par une demande de dissolution d’association ou encore présence d’un imam inscrit au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT).

«Rien ne permet d’affirmer que les sources de la radicalisation sont totalement à sec»

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Si plusieurs mosquées ont été frappées de fermeture ou de perquisitions depuis la vague d’attentats islamistes que connaît la France depuis 2015, à l’image de celle de Pantin, récemment fermée pour six mois après avoir relayé la vidéo ciblant Samuel Paty sur sa page Facebook, de telles mesures ne convainquent pas franchement Karim Ifrak.

«Si certaines mosquées ont été par le passé des “lieux de radicalisation”, ce n’est plus le cas aujourd’hui, car tout est enregistré et filmé en permanence, sans exception. Plus personne ne prend le risque de pousser à la radicalisation au vu de tous», relève l’islamologue.

Ce ne serait donc pas un hasard si le gouvernement entendait également sévir sur la «haine en ligne» ou sur la propagation de contenus faisant l’apologie du terrorisme sur Internet. La loi Avia «contre les contenus haineux sur Internet» ayant été retoquée par le Conseil constitutionnel en juin dernier en raison de son «inconstitutionnalité», le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, tente actuellement d’intégrer certaines portions du texte initial au sein de la très décriée loi «Sécurité globale».

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«Les canaux les plus utilisés restent néanmoins les réseaux sociaux, avec des personnes radicalisées qui agissent le plus discrètement possible», confirme Karim Ifrak. Lequel précise aussitôt que la radicalisation «se pratique également, dans des proportions extrêmement restreintes, au sein de certaines associations de type sportives, par exemple.»

Est-ce à dire que l’exécutif a déjà un train de retard sur le phénomène de radicalisation? Pessimiste, notre interlocuteur souligne qu’«il existe encore aujourd’hui un terreau de radicalisation non négligeable», d’autant plus que «rien ne permet d’affirmer que les sources de la radicalisation sont totalement à sec».

Le problème des financements occultes venant de l’étranger

À cela s’ajoute la question délicate des financements de ces lieux de culte. Dans son discours aux Mureaux prononcé le 2 octobre dernier, Emmanuel Macron plaidait pour «davantage de transparence» sur le financement des mosquées, craignant l’ingérence de pays étrangers dans la gestion des mosquées. «Il ne s’agit pas d’interdire les financements venant de l’étranger. Il s’agit simplement de les encadrer, de les rendre transparents, de les maîtriser», affirmait alors le Président de la République.

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Dans une note adressée aux préfets révélée par Le Figaro, le ministère de l’Intérieur entend désormais cibler les «idées ou théories diffusées» dans les lieux de culte, ainsi que les «liens financiers entretenus avec les pays étrangers», principalement en provenance du Moyen-Orient. Sur ce point, Karim Ifrak salue une «mesure qui va plutôt dans le bon sens»:

«En tarissant les sources de financement des mosquées à l’étranger, on tarit les sources de la radicalisation. Les mosquées opérant dans la transparence financière sont nettement moins exposées aux problèmes de radicalisation.»

Dans cette même note, Beauvau annonce que «l’action contre les lieux de culte séparatistes» portera «demain contre les structures associatives scolaires, périscolaires, culturelles et caritatives rattachables à ce même mouvement.» Un signe que l’exécutif n’entend pas circonscrire son action aux seuls lieux de culte, en dépit des crispations suscitées çà et là.

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