Guerre, misère, terrorisme: pourquoi les millions de réfugiés syriens ne peuvent pas rentrer chez eux

La guerre quasiment finie, Damas souhaite désormais que la grande majorité des Syriens rentrent chez eux. Au micro de Sputnik, Christian Chesnot, grand reporter et spécialiste du Moyen-Orient, explique que cela s’annonce très compliqué, compte tenu du contexte politique, économique et social du pays. Analyse.
Sputnik

Les Syriens exilés durant dix ans de conflit pourront-ils bientôt rentrer chez eux? C’est la question à laquelle la conférence internationale sur le retour des réfugiés, organisée par Damas et soutenue par Moscou, essaye de répondre.

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Lancée le 11 novembre, cette conférence de deux jours espère trouver des solutions concrètes visant à faciliter le retour des réfugiés dans leur pays d’origine. Mais de nombreux acteurs internationaux sont encore réticents à l’idée de participer à cet effort collectif.

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La tâche s’annonce effectivement délicate pour Damas et Moscou. Comme l’explique au micro de Sputnik Christian Chesnot, journaliste spécialiste du Moyen-Orient et grand reporter, il est nécessaire distinguer les différents types de réfugiés: la situation n’est pas la même entre un «déplacé à l’intérieur» [du pays, ndlr.], un réfugié dans un camp à la frontière turque ou jordanienne et un réfugié actuellement en Allemagne ou en France.

De ce dernier groupe, «la majorité ne reviendra pas», estime Christian Chesnot. La plupart sont installés, ou presque, dans leur pays d’accueil, avec des enfants scolarisés et des parents qui travaillent. Mais, précise-t-il, «ce n’est pas le groupe le plus important en nombre». Ils représentent près d’un million d’individus sur plus de cinq millions de réfugiés syriens à l’étranger. S’ils sont en effet un demi-million en Allemagne, ils ne sont que 32.000 aux Pays-Bas, selon Frontline.

​La majeure partie des Syriens qui ont fui le pays se trouvent dans les pays limitrophes de la Syrie et se comptent en millions: 3,5 pour la seule Turquie et un million pour le petit territoire libanais. Pour ce groupe, la question du retour en Syrie se pose sérieusement. Tout comme les réfugiés de l’intérieur.

Mais pour ces deux groupes, la situation n’est pas simple. Au-delà des dix ans de guerre qui ont ravagé les infrastructures syriennes, le pays connaît actuellement l’une des plus grandes crises économiques de son histoire. Tout manque en Syrie: pain, eau, électricité, médicaments sont autant de produits dont l’approvisionnement n’est pas garanti. Le prix de l’essence a également monté en flèche ces derniers mois.

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C’est donc cette situation économique et sociale, créée par le conflit bien sûr, mais aussi par le régime drastique de sanctions imposé par Washington à Damas, voire la crise dans le Liban voisin, qui rend pour le moins compliqué un prochain retour des réfugiés et des déplacés internes.

De plus, beaucoup d’entre eux souffrent de ce que Christian Chesnot appelle le «syndrome palestinien», c’est-à-dire qu’ils «ont les clés de chez eux, mais ils n’ont plus de maison.»

Le Président syrien, Bachar el-Assad, l’a pourtant assuré lors de son discours durant cette conférence: «L’État syrien a pu restaurer un minimum d’infrastructures dans de nombreux domaines tels que l’eau, l’électricité, les écoles, les routes et autres services publics pour permettre aux rapatriés de vivre même avec le minimum nécessaire.»

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Difficile tout de même de penser que les conditions sont actuellement réunies pour accueillir les millions de déplacés et réfugiés syriens. D’autant qu’au-delà de l’aspect économique et social, «beaucoup n’ont pas confiance dans le politique», explique le journaliste: certains craignent que le gouvernement et ses services s’en prennent à eux quand ils rentreront en Syrie. D’autres redoutent aussi la menace terroriste, toujours omniprésente dans le pays. À Idlib, des groupes djihadistes contrôlent encore une partie de la région. Et cela est sans compter sur le fait que les jeunes expatriés peuvent également être réticents à l’idée de rentrer en Syrie pour effectuer leur service militaire, souligne encore Christian Chesnot.

Stagnation diplomatique

Autant de freins qui font que la mission amorcée par la Syrie et soutenue par la Russie reste extrêmement ardue. D’autant plus que ce projet de rapatriement des réfugiés syriens suppose un effort diplomatique multilatéral, et c’est aujourd’hui un pari loin d’être gagné. Parmi les pays voisins qui accueillent la majorité de ces réfugiés, seuls l’Irak et le Liban ont répondu positivement à l’invitation syrienne. La Turquie, soutien ouvert de l’opposition parfois la plus radicale, n’a pas été invitée.

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Au niveau international, seuls des pays comme la Chine, le Venezuela, la Russie et l’Iran, alliés du gouvernement syrien, ont envoyé une délégation ou des représentants. Les Nations unies ont également envoyé un observateur. L’Union européenne a, de son côté, décliné l’invitation au motif qu’«un tel événement est prématuré», a précisé le porte-parole du chef de la diplomatie européenne:

«Les conditions actuelles en Syrie ne se prêtent pas à la promotion d’un retour volontaire à grande échelle, dans des conditions de sécurité et de dignité conformes au droit international», a justifié Josep Borrell. Pour le camp occidental, la variable Bachar el-Assad demeure, en définitive, un frein majeur. Ainsi les Occidentaux exigent-ils une transition politique avant de s’asseoir à la table du gouvernement syrien.

Selon Christian Chesnot, un retour des réfugiés signifierait une légitimation du gouvernement de Bachar el-Assad par les chancelleries occidentales, sans qu’il n’y ait de transition politique crédible.

«Cela voudrait dire qu’ils font un cadeau sans rien en tirer en retour. Et ça, les Européens et leurs alliés ne l’acceptent pas», explique le grand reporter.  

Cette transition politique souhaitée par les chancelleries occidentales est loin d’être acquise. Au contraire, Bachar el-Assad n’a guère l’intention de quitter le pouvoir, et prépare même la campagne présidentielle à venir au printemps 2021.

Compte tenu de ce contexte, Christian Chesnot conclut donc que les retours qui découleront de cette conférence «se feront au compte-goutte.» Trop de problèmes de fond subsistent pour que les millions de réfugiés et de déplacés puissent rentrer chez eux.

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