L’Arctique, mirage aujourd’hui, eldorado demain?

Comment analyser de façon réaliste et sereine l’Arctique, qui subit une fonte massive de ses glaces? Au-delà des inquiétudes écologiques, le phénomène va-t-il bouleverser les rapports économiques et géopolitiques mondiaux? Le coordonnateur de la feuille de route française pour l’Arctique, Laurent Mayet, a répondu aux questions de Sputnik.
Sputnik
«Pour qu’on s’intéresse à l’Arctique, il fallait dire que c’était un eldorado. Dès les années 2000, on avait annoncé deux chiffres: 30% des réserves mondiales de gaz non découvertes et 13% des réserves mondiales de pétrole non découvertes seraient dans l’Arctique. À partir de là, les appétits se sont aiguisés.»

Le constat de Laurent Mayet se veut lucide sur les possibilités du développement économique de l’Arctique. À l’occasion de la forte réduction de la banquise d’été cette année, le président du think tank Cercle polaire et ancien représentant spécial des Affaires étrangères pour les questions polaires évoque devant les caméras de Sputnik les deux facteurs essentiels de ce qu’il décrit comme une «guerre économique».

Les réserves d’hydrocarbures y sont gigantesques, mais «une très grande partie se trouve sous la juridiction et les droits exclusifs de la Russie». La route maritime du Nord-Est, reliant l’Asie à l’Europe, est «vraiment avantageuse sur le papier»: Laurent Mayet estime qu’elle représente «un gain en temps, en distance et en coût, d’environ 30%» par rapport aux routes traditionnelles de Suez et de Malacca. Deux sources de fort potentiel économique et stratégique qui attisent les ambitions des grandes puissances. Donald Trump a même tenté d’acheter le Groenland au Danemark, la Chine a lancé la «route de la Soie polaire» et la France a établi en 2016 une feuille de route stratégique pour l’Arctique, coordonnée par Laurent Mayet. Néanmoins, ces promesses se heurtent à des difficultés non négligeables.

Sur les chiffres avancés ultérieurement pour les réserves en hydrocarbures de l’Arctique, Laurent Mayet relativise clairement. «Les chiffres exacts, on ne les a pas», car «l’exploration n’est pas encore allée suffisamment loin». Il déclare avoir assisté à des «périodes d’exploration renforcée» qui, pour certaines, ont été «très vite atténuées».

L’envers du décor

Si la fonte des glaces progresse dans l’Arctique, deux facteurs structurels et conjoncturels permettent de relativiser l’emballement médiatique autour de cette course aux hydrocarbures. Le président de Cercle polaire évoque ainsi le seuil décisif de 100 dollars, le prix du baril de pétrole, en deçà duquel l’exploitation du pétrole dans l’Arctique n’est «plus du tout rentable», étant donné les difficultés climatiques et les «technologies» nécessaires dans ces conditions extrêmes. Alors que le baril n’a pas atteint ce tarif depuis 2014, ce dernier navigue au 2 octobre en dessous des 40 dollars. Deuxièmement, il souligne «l’apparition des hydrocarbures non conventionnels» particulièrement développés en Amérique du Nord, alors que les spécialistes prédisaient que «l’Arctique allait s’imposer au niveau mondial dans la donne énergétique

«En 2008, le thème principal de l’Arctique, c’était le pont Churchill-Mourmansk entre le Canada et la Russie, parce qu’on disait que les États-Unis allaient à terme s’approvisionner chez les Russes […] Nous avons tous été témoins de ce basculement, les États-Unis ont reconquis leur indépendance énergétique, sont devenus des exportateurs de gaz, le premier producteur mondial de pétrole et n’ont pas besoin des Russes. Ce pont Churchill-Mourmansk, qui avait déjà demandé des investissements importants des deux côtés, a totalement été abandonné.»

Une indépendance stratégique américaine qu’il s’agit tout de même de relativiser, la production américaine subissant de plein fouet le choc de la demande du fait de la crise sanitaire. Pour être rentable, le prix du baril de pétrole américain doit atteindre au minimum 50 dollars. À propos des hydrocarbures en Arctique, Laurent Mayet observe toutefois que les grandes compagnies pétrolières et gazières ont déjà «engagé ces développements [technologiques, ndlr] de façon à ne pas accuser de retard dans cinq ou dix ans, lorsque l’Arctique deviendra une province incontournable.»

«En hiver, c’est entièrement gelé»

Difficile de prévoir à court terme le développement économique de cet océan tant qu’il est englacé une grande partie de l’année. Le recul de la banquise année après année est prouvé scientifiquement, ce qui augmente la surface d’eau libre et donc «l’accessibilité de l’océan Arctique». La route maritime du Nord qui permettrait «de redessiner le commerce mondial», bientôt d’actualité? Pas encore, selon le spécialiste des questions polaires:

«Pendant l’été, ces routes deviennent praticables. Mais pendant l’hiver, gardons bien à l’esprit que l’ensemble de l’océan arctique, même en période de réchauffement climatique est entièrement gelé […] 14 millions de kilomètres carrés de banquise sont recréées […] En hiver, c’est entièrement gelé.»

D’où la construction par la Russie de brise-glace atomiques. Le dernier en date, l’Arktika, qui effectue ses derniers tests en mer, est destiné au transport de gaz naturel liquéfié. Le spécialiste évoque une brève période de trois à cinq mois d’été où la navigation est praticable pour les navires de commerce. De plus, ces millions de km2 d’océan ne sont pas tous uniformes. Laurent Mayet observe que la glace diminue «surtout en mer de Laptev», et que c’est moins le cas «en mer de Kara» et «en mer de Sibérie orientale».

«Les Russes ont plusieurs coups d’avance»

Le trafic commercial reste ainsi très limité. Le coordonnateur de la feuille de route française pour l’Arctique se souvient avoir sollicité en vain il y a quelques années la compagnie Axa, qui n’avait pas souhaité «assurer des bateaux qui passeraient par la route maritime du Nord, trop dangereuse, trop risquée.» Il rappelle également «l’absence d’infrastructures portuaires pour le ravitaillement», mais également «la rareté des dispositifs de sauvetage en mer en cas d’avarie ou d’incident».

L’océan Arctique libéré des glaces d’ici 15 ans?
Autre facteur, le numéro trois mondial du secteur du transport maritime, le français CMA-CGM, a annoncé publiquement en 2019 son engagement à ne pas emprunter cette route afin de préserver l’environnement.

Les conditions extrêmes de l’Arctique ne favorisent ainsi pas son développement économique à court terme, mais tant les grandes compagnies que les puissances de la région se sont déterminées à miser dessus à plus ou moins long terme. Laurent Mayet souligne sur ce point que «les Russes n’ont pas un coup d’avance, mais plusieurs coups d’avance», particulièrement sur les infrastructures.

La Chine s’inscrit, elle, dans une «stratégie de consolidation d’un réseau mondial maritime», la route de la soie polaire, qui lui permettra d’assurer son «approvisionnement alimentaire et énergétique». Ce qui inquiète d’ailleurs les États-Unis: Mike Pompeo a en effet pointé la «naïveté» occidentale en juillet 2020 face à «la nouvelle compétition dans la région».

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