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Coronavirus: «Le remplacement du politique par le technique porte le risque de l’autoritarisme»

Dans son édito pour «Russeurope Express», Jacques Sapir analyse la pandémie de coronavirus en tant que «fait social total». Sanitaire et économique, la crise va également devenir judiciaire, estime l’économiste, ce qui repose la question de nos institutions politiques et de la souveraineté démocratique.
Sputnik

Un édito de Jacques Sapir à retrouver en podcast dans l’émission Russeurope Express du 13 mai.

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La crise engendrée par l’épidémie de Covid-19 soulève décidément bien des interrogations: elle constitue en effet un «fait social total», pour user, voire abuser, du langage des universitaires et des spécialistes en sciences sociales. Reconnaissons pourtant que les questions qu’elle pose sont nombreuses.

Crise sanitaire, elle a conduit à l’effacement – qu’il soit réel ou mis en image – de la politique par la virologie et la médecine. Un effacement qui n’est pas neutre. La disparition du politique au profit de la technique est l’un des horizons de la société libérale. Cet effacement porte en lui le risque d’une montée vers l’autoritarisme et la société de surveillance généralisée, à la suite du découplage entre légalité et légitimité.

Le temps de la crise judiciaire

Cette crise a aussi marqué l’effacement temporaire de l’économique devant le risque humain. Le confinement, dans tous les pays où il fut mis en œuvre, a conduit à une crise économique extrêmement grave. Mais cet effacement est-il un choix fait en toute connaissance de cause par une société souveraine, ou bien reflète-t-il la crainte du personnel politique d’être traîné devant la justice pour ses manquements et ses insuffisances?

Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent Jérôme Maucourant, économiste, maître de conférences à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne et spécialiste de la pensée de Karl Polanyi. Il a notamment publié Avez-vous lu Polanyi? (Flammarion/Champs, rééd. 2011).

Car, après le temps de la crise sanitaire, et celui, dans lequel nous entrons, de la crise économique, il y aura, il n’en faut pas douter, le temps de la crise judiciaire. Le précédent de l’affaire dite du sang contaminé plane au-dessus de la crise actuelle et pèse sur les comportements des divers acteurs. Arrêtons-nous un instant sur ce point. Si la plainte en justice pourrait jouer un grand rôle par rapport aux responsables politiques, n’est-ce pas aussi parce que, dans les évolutions de la Cinquième République depuis plus de vingt ans, la responsabilité politique tend à s’effacer?

La responsabilité judiciaire comme substitut à une responsabilité politique qui devrait pourtant fonctionner, telle est bien la crainte actuelle du gouvernement. Ce que demande l’opinion, mezza voce aujourd’hui et sans doute plus fortement demain, est de savoir qui a été responsable de l’impréparation française devant l’épidémie, qui a été responsable du manque de masques et de tests.

Du RIC au coronavirus

Ces questions sont légitimes. Elles ne font que traduire l’aspiration populaire à la souveraineté démocratique. On peut regretter qu’elles s’expriment au travers d’une judiciarisation de la vie politique. Mais si l’on veut éviter cette judiciarisation, alors il faut réinstaurer les institutions qui permettent de mesurer et de sanctionner la responsabilité politique. N’était-ce pas déjà ce que demandaient les Gilets jaunes au travers du RIC? Ne voit-on pas qu’il y a un lien qui va de la revendication du RIC à la kyrielle de procès auxquels les autorités politiques devront bientôt faire face?

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Car un autre des aspects de cette crise multiforme a été, et sera, de faire ressurgir avec beaucoup de force le principe de souveraineté. Il est frappant de constater à quel point ce terme est devenu aujourd’hui omniprésent dans le discours politique. Même le président de la République l’emploie, sans pour autant reconnaître pleinement tout ce que ce mot implique.

Alors, souveraineté sanitaire, souveraineté économique, et pourquoi pas, demain, souveraineté monétaire? Et si les dirigeants politiques étaient en train de se réveiller de ce rêve de la société mondialisée, de cet ordre lisse, sans aspérités ni luttes, dans lequel ils prétendaient nous faire vivre?

On mesure encore assez mal ce que cette crise va provoquer comme remise en cause de la mondialisation, comme réhabilitation symbolique et réelle de la notion de frontière. Mais ce que l’on perçoit, c’est que tout retour en arrière est désormais impossible. Le «monde d’après» ne sera pas le monde d’avant, pour le meilleur… ou pour le pire.

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