Crise du Covid-19: quand Berlin en profite pour renforcer son industrie, la France hésite

L’industrie tient une place-clef dans l’économie allemande. Mise à mal par la crise du coronavirus, celle-ci est massivement soutenue par Berlin, avec l’aval de Bruxelles. À tel point que des dents grincent en Europe face à ce qui pourrait bien aboutir à une distorsion de concurrence au sein de la zone économique… mais pas seulement.
Sputnik

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52%, c’est la part des 1.900 milliards d’euros d’aides approuvées par Bruxelles que l’Allemagne a déjà injectée dans ses entreprises afin de les préserver des conséquences de la crise provoquée par le Covid-19, indiquait l’AFP en début de semaine.

Loin derrière, dans un mouchoir de poche, en deuxième et troisième position, la France et l’Italie, avec respectivement 17% et 16% de ce montant distribué à leurs acteurs économiques, témoignent de la disproportion entre les moyens octroyés par les pays européens pour soutenir leur économie et ceux alloués par l’Allemagne afin de venir en aide à son outil industriel face à une crise annoncée comme la «mère de toutes les récessions». Une distorsion de moyens financiers, qui a suscité une levée de boucliers en Europe.

​Dans le cas présent, il s’agit d’aides publiques apportées par les États eux-mêmes et non de fonds communautaires. Une précision importante, dans la mesure où habituellement, de telles manœuvres sont (sauf exception) proscrites par la Commission européenne afin d’éviter des distorsions au sein de la zone économique et monétaire de l’Union. Cependant, le 23 mars, Bruxelles a acté un assouplissement inédit et temporaire de ses règles en matière de discipline budgétaire.

L’autre notion indissociable de la construction européenne est la «juste concurrence», sur laquelle veille Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence. Elle s’est notamment fait connaître pour son intransigeance à l’égard des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ou lorsqu’elle avait porté un coup d’arrêt à l’absorption par Siemens de ce qu’il restait d’Alstom.

«Nous devons être stricts sur les conditions des recapitalisations et sur les comportements à avoir pour les entreprises, car il y a un risque de long terme très important en termes de distorsions de concurrence», déclarait mi-avril à L’Obs la gendarme de la concurrence en Europe.

Réaffirmant la vigilance dont ferait preuve Bruxelles à l’occasion de ce vaste mouvement de recapitalisation d’entreprises réalisé par les gouvernements des États membres, réitérant son leitmotiv – à savoir que l’argent du contribuable ne doit pas être mal utilisé–, Margrethe Vestager concède qu’il faudra compter sur les accusations de concurrence déloyale entre États membres.

L’Allemagne tire son épingle du jeu?

Mais au-delà du volume d’aides aux entreprises allemandes, ce qui interpelle, c’est que Berlin – sauf quand ça ne l’arrangeait pas – a toujours fermement défendu les règles européennes, et pas seulement celles de l’orthodoxie budgétaire gravée dans les traités.

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Or, c’est pourtant bien elle qui, aujourd’hui, met le plus à profit cette mise entre parenthèses inédite des règles des traités. Face à ce soutien massif à l’économie d’outre-Rhin, des responsables français ont mis en garde contre le déséquilibre que cela pourrait générer sur le marché intérieur. Des Espagnols ont pour leur part brandi la solidarité et appellent à ce qu’une partie de cet argent allemand aille renflouer leurs caisses.

L’Allemagne, déjà perçue comme le moteur économique de l’Europe, pourrait bien renforcer son rôle de leader pour l’Union à l’occasion de la sortie de crise du Covid-19:

«C’est important que l’Allemagne agisse de la sorte, car elle va d’une certaine manière faire office de locomotive pour l’Europe», répondait Margrethe Vestager à un député italien sur ces dépenses allemandes.

En somme, une occasion en or pour Berlin d’affirmer sa position de 1re économie européenne via ses acteurs industriels sous perfusion. Ce n’est un secret pour personne, l’industrie – et tout particulièrement l’automobile – est le pilier économique d’un pays régulièrement accusé depuis la crise de l’euro d’avoir amplement profité d’une monnaie unique en parfaite adéquation avec ses capacités économiques. L’Allemagne pourrait aussi exploiter cette situation pour faire politiquement autorité au sein de l’UE.

Une occasion que refuse de saisir la France?

La France, pour sa part, ne semble pas aussi déterminée que son allié d’outre-Rhin à mettre à profit cette fenêtre budgétaire ouverte par une Commission piétinant ses principes. Bien que Paris se positionne loin en seconde position, la différence avec Berlin ne tient pas qu’à une question de sommes allouées à l’aide des fleurons nationaux, mais aussi à la manière dont ces sommes seront utilisées.

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Le rapport déposé au Sénat du 21 avril, rédigé par Albéric de Montgolfier, sénateur Les Républicains (LR) et rapporteur général de la commission des Finances, souligne certes l’important écart entre les volumes de liquidités débloqués par Paris et Berlin, mais il s’attarde aussi sur deux autres points.

Tout d’abord, les rapporteurs déplorent que l’Allemagne ne soit pas le seul pays à distancier la France en termes d’injection massive de capitaux dans ses entreprises. En effet, de l’autre côté de la Manche, Londres, résolument libéral et en plein divorce avec Bruxelles, mais partageant encore le même espace économique commun, s’illustre tout autant que l’Allemagne par l’ampleur de l’aide publique déployée pour porter assistance aux acteurs économiques du pays.

L’autre point est que Berlin est monté cinq fois plus au capital de ses fleurons que Paris. Un constat face auquel le rapporteur général «appelle le Gouvernement à expliciter devant le Parlement les raisons pour lesquelles il adopte une approche plus prudente que ses homologues.»

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