Un accord sur Idlib «offrira certainement une porte de sortie honorable à la Turquie», selon Christian Chesnot

Sur fond d’escalade des tensions à Idlib, peut-on craindre une exacerbation hors de contrôle? Pour le journaliste spécialiste du Moyen-Orient Christian Chesnot, il est peu probable que la situation se transforme en un conflit régional.
Sputnik

Trois avions de l’armée de l’air syrienne abattus. Telle a été la réponse aux six drones de l’armée de l’air turque neutralisés par la défense aérienne syrienne le 1er mars.

Après avoir constaté d’importantes pertes dans les rangs de l’armée turque, Recep Tayyip Erdogan a annoncé le début de l’opération «bouclier du printemps». Cette troisième offensive lancée par la Turquie depuis le début de la guerre en Syrie a pour objectif de faire reculer l’armée syrienne jusqu’aux lignes de désescalade consenties durant les accords de Sotchi en 2018.

Depuis l’intervention militaire turque à Idlib, les opposants à Damas ont réussi à reprendre quelques villages sur le front sud et est. Une première depuis que l’armée arabe syrienne a lancé l’opération pour la reconquête d’Idlib. L’armée turque n’hésite d’ailleurs pas à partager des vidéos prises avec une lunette thermique de ses succès militaires:

Problème: pour mener à bien sa mission, l’armée turque doit trouver un moyen de contourner les capacités militaires russes toujours présentes en Syrie en soutien au gouvernement de Damas. Tant que celles-ci seront présentes en Syrie, la Turquie n’aura pas la maîtrise des airs, élément pourtant indispensable pour repousser à terme l’armée régulière syrienne.

Face à cette impasse, vers quel scénario se dirige-t-on à Idlib? La perspective d’un conflit ouvert entre la Russie et la Turquie sur le théâtre syrien est-elle envisageable? Pour répondre à ces questions, Sputnik France a interrogé Christian Chesnot, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, auteur avec Georges Malbrunot du livre "Nos très chers émirs", publié aux éditions Michel Lafon en 2016.

Sputnik France: Les pertes matérielles et humaines sont de plus en plus importantes lors des combats à Idlib. Jusqu’où l’escalade peut-elle aller?

Christian Chesnot: «L’escalade des tensions peut encore s’intensifier. Cependant, je vois mal ce conflit se transformer en un conflit régional, qui déborderait des frontières syriennes. D’ailleurs, la Turquie et la Russie sont toujours en contact. Je pense donc qu’il y a une poussée de fièvre très forte parce qu’Idlib est le dernier bastion de l’opposition modérée et djihadiste. On arrive à la fin d’un cycle.

Les Turcs ont certainement fait des erreurs, notamment en livrant des armes sophistiquées aux rebelles, et en particulier aux djihadistes à Idlib. Cette décision n’a pas du tout plu à Moscou, qui a réagi très fortement. Derrière, on sent que Damas pousse pour finir le travail. La présence de nombreux réfugiés complique la tâche de tous les camps. Il y a tout de même un million de réfugiés qui se pressent à la frontière turque. La situation est donc incandescente, mais il ne faut pas exclure une trêve, même si, in fine, on arrivera au scénario suivant: l’armée de Bachar el-Assad reprendra Idlib. Il peut y avoir une pause dans les combats, mais on voit bien qu’à moyen et long terme, ça va être compliqué pour les Turcs de maintenir leurs postes avancés en territoire syrien, surtout que beaucoup sont encerclés par l’armée syrienne.»

Sputnik France: Selon vous, le rapport de force ne peut pas pencher en faveur de la Turquie et de leurs alliés?

Christian Chesnot: «On ne voit pas comment les Turcs pourraient s’arcbouter, car ils n’ont pas la maîtrise du ciel syrien, qui appartient aux Russes. Il y a une pression quand même importante de l’armée syrienne au sol. Les Turcs ont déjà réussi à arracher un accord avec Poutine en créant une zone tampon au nord de la Syrie dans les territoires kurdes, en échange d’Idlib. C’était tout de même la principale menace pour les Turcs, l’autonomisation des Kurdes en Syrie. Désormais, le problème est de trouver une formule de désescalade qui permette aux Trucs de se sauver la face.»

Sputnik France: Quels solutions peuvent émerger d’une rencontre entre Poutine et Erdogan qui restent, au moins publiquement, campés sur leur position?

Christian Chesnot: «Il peut en sortir une sorte de modus operandi qui permette de sortir de la crise, tout en préservant l’honneur des soldats turcs. Les Syriens luttent chez eux, alors que les Turcs luttent en dehors de leurs frontières. Je pense donc qu’il y aura encore des bavures, mais à terme, la situation va devenir intenable, et il faudra parvenir à un accord. Je ne suis pas dans le secret des dieux mais selon moi cet accord offrira certainement une porte de sortie honorable à la Turquie. Aujourd’hui, nombre des douze points de contrôle turcs à Idlib sont encerclés par l’armée syrienne, et il me semble compliqué pour Erdogan de livrer une guerre totale. Le point essentiel désormais est, à l’issue de ces négociations, comment enrobe-t-on les choses? Il peut y avoir le fruit d’une négociation qui offrirait un retrait sans encombre des soldats turcs par exemple. Il peut aussi y avoir des clauses secrètes, comme souvent dans ce type d’accord.»

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