Kaïs Saïed fait ses premiers pas diplomatiques à Alger

Le Président tunisien effectuera ce dimanche 2 février une visite officielle à Alger. Kaïs Saïed, qui s’était engagé à consacrer à l’Algérie sa première sortie internationale, discutera politique régionale, sécurité et économie avec son homologue Abdelmadjid Tebboune.
Sputnik

Baptême du feu pour le Président Kaïs Saïed qui est attendu dimanche à Alger dans le cadre d’une visite officielle. Il est vrai que sa première sortie internationale était plutôt d’ordre protocolaire puisqu’il s’était rendu le 12 janvier dernier à Mascate pour assister aux obsèques du Sultan Qabus. 

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Les chefs d’État tunisien et algérien s’entretiendront donc pour la première fois ce dimanche. Cette visite algéroise sera en fait une rencontre à haut niveau des dirigeants des deux pays du Maghreb qui entretiennent les relations les plus stables de la région. Durant la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, cette entente traditionnelle n’a jamais été écornée. Elle fut même renforcée par le Président Béji Caïd Essebsi qui a multiplié les visites en Algérie. Une amitié que le nouveau dirigeant tunisien a tenu à entretenir avant même son élection en octobre 2019 puisqu’il s’était engagé, durant sa campagne, à consacrer à l’Algérie sa première visite officielle à l’étranger. Et c’est dans ce même esprit que le locataire du palais de Carthage a rendu hommage, la semaine dernière, à Djamila Bouhired, une des figures emblématiques de la révolution algérienne et du Hirak, le mouvement citoyen qui bouclera fin février sa première année.

Mais au-delà des aspects historique et symbolique, la rencontre Tebboune-Saïed sera surtout l’occasion d’évoquer des sujets plus sensibles. La situation en Libye et la coopération en matière de lutte antiterroriste seront certainement des points prioritaires. Nadia Mesghouni, analyste et experte à l'Institut tunisien des études stratégiques (ITES), précise que les deux Présidents saisiront l’occasion de cette visite pour montrer «qu’ils parlent d’une seule voix».

«La situation en Libye est très préoccupante et il est donc important que les voisins que sont l’Algérie et la Tunisie parlent d’une seule voix. Les deux pays doivent montrer qu’ils réagissent de façon autonome et solidaire, c’est une question essentielle dans le traitement de la question libyenne. Cela est également valable pour les questions sécuritaires pour lesquelles les notions de partenariat et de coordination sont très importantes. Je n’ai pas les détails sur la composition du staff qui accompagnera le Président Saïed, mais je pense que le chef d’état-major de l’armée tunisienne devrait également faire le voyage à Alger», a indiqué Nadia Mesghouni à Sputnik.

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Marginalisé par l’Allemagne lors du sommet de Berlin sur la Libye, Tunis sait se montrer efficace dans un contexte régional pour faire entendre sa voix. Surtout que la Tunisie est certainement le pays qui subi le plus les conséquences de la crise libyenne, tant sur le plan sécuritaire que sur le plan économique. D’ailleurs, ces dernières années, la Tunisie n’est pas restée inactive face au dossier libyen. Béji Caïd Essebsi avait notamment initié un mécanisme tripartite regroupant la Tunisie, l’Égypte et l’Algérie autour de la Déclaration de Tunis pour un règlement politique global en Libye.

Aussi, les Présidents Abdelmadjid Tebboune et Kaïs Saïed pourraient-ils conjuguer leurs efforts afin de relancer l’Union du Maghreb arabe (UMA). Cette entité politique, totalement inactive depuis une trentaine d’années, pourrait être un cadre intéressant pour le règlement des crises régionales. Nadia Mesghouni se montre plutôt sceptique sur la question de la relance de l’UMA.

«Le Président Saïed me semble impliqué dans une démarche de construction de l’UMA. À mon avis, il tente de trouver le moyen de défricher la voie pour que ce projet se concrétise. L’Algérie, la Tunisie et le Maroc connaissent une certaine stabilité mais ces pays sont confrontés à des crises politiques et à des problèmes socioéconomiques. Cependant, le contexte ne me semble pas propice pour mettre sur la table la question de la relance de l’UMA car les efforts doivent être concentrés sur le règlement de la crise libyenne. Pour ce qui est du dossier du Sahara occidental, je pense que le Président tunisien évitera de prendre des initiatives qui gêneront la partie marocaine. Kaïs Saïed souhaite garder de bonnes relations avec l’Algérie et avec le Maroc», souligne l’experte tunisienne.

Dimanche, les relations économiques entre la Tunisie et l’Algérie seront également au centre des discussions entre les deux délégations. Les échanges commerciaux sont intenses à travers une frontière qui constitue le seul lien terrestre vers l’extérieur pour l’Algérie, les frontières avec les autres pays étant soit fermées soit impraticables.

Un partenariat gagnant-gagnant basé sur l’investissement, le challenge qu’Alger et Tunis se sont fixé
Smaïl Lalmas, économiste et président de l'association Algérie Conseil Export, relève la complexité des relations économiques algéro-tunisiennes et appelle à l’instauration de mécanismes de régulation des échanges commerciaux entre l’Algérie et la Tunisie.

«Selon les statistiques douanières, la balance commerciale entre les deux pays est positive pour l’Algérie. Les produits exportés vers la Tunisie sont essentiellement des hydrocarbures et des produits alimentaires. Mais dans les études, on a tendance à oublier les trois millions de touristes algériens qui se rendent en Tunisie ainsi que les grandes quantités de produits exportés via le marché noir. Un accord de libre-échange a été signé en 2010, il prévoit la levée des barrières tarifaires. Mais en 2015, des entreprises algériennes ont été confrontées par l’imposition d’une taxe intérieure de consommation. Cette taxe avait été imposée par le gouvernement tunisien consécutivement aux fortes pressions exercées par des lobbys de l’industrie agroalimentaire. Il est donc nécessaire de mettre en place des mécanismes de régulation des échanges entre les deux pays», indique Smaïl Lalmas dans une déclaration à Sputnik.

Alger constituera pour le chef d’État tunisien un véritable test en matière de diplomatie en dehors de son sol. Kaïs Saïed, qui traîne encore l’étiquette de novice en politique, a eu l’occasion de démontrer ses capacités à prendre des décisions tranchées.

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