Le palmier dattier entre au patrimoine culturel de l’humanité

Gnaoua, morna, kwagh-hir et Epiphanie éthiopienne: l’Afrique n’a pas été oubliée dans la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité incluant 35 nouveaux entrants. Mais c’est l’inscription du palmier dattier qui va faire date, car elle a permis d’unir pas moins de 14 États des confins sahariens jusqu’au Moyen-Orient.
Sputnik

Ce n’est pas un mais 14 États des confins du Sahara jusqu’au Moyen-Orient inclus qui ont décidé de «mettre en avant les connaissances, le savoir-faire, les traditions et les pratiques associés au palmier dattier» afin de l’inscrire au patrimoine culturel mondial immatériel de l’Unesco. Les 14 pays concernés par cette demande sont: l’Arabie saoudite, Bahreïn, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, la Mauritanie, le Maroc, Oman, la Palestine, le Soudan, la Tunisie et le Yémen. «Une demande qui a tout de suite suscité l’intérêt», selon le secrétaire de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, «tant elle était forte et originale».

«Comme chaque année, le Comité examinera les nouveaux éléments à inscrire sur les listes de la Convention de 2003. Il y a six éléments qui vont être examinés pour être inscrits sur la Liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente et 42 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’inscription du palmier dattier sur cette dernière n’a posé aucun problème bien qu’émanant de plusieurs États», avait déclaré au micro de Sputnik France Tim Curtis, secrétaire de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, lors d’un petit déjeuner de presse au siège de l’Unesco à Paris.

C’est à Bogota, en Colombie, que le Comité intergouvernemental chargé de la sauvegarde de ce patrimoine culturel «vivant» a tenu sa 14e session. Pendant six jours, du 9 au 14 décembre, les 24 États membres, réunis pour la première fois dans un pays d’Amérique latine, ont fait le point sur l’évolution de la mise en œuvre de la Convention de 2003 ratifiée, à ce jour, par 163 États et pris d’importantes décisions quant à son application. La plus spectaculaire ayant été le retrait de la candidature du carnaval d’Alost, en Belgique, de la liste des nouvelles inscriptions suite à une saisine déclenchée par le Secrétariat de l’Unesco. Au final ce sont «35 éléments» qui ont été inscrit sur la Liste représentative du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité et «cinq» sur la Liste de sauvegarde urgente du patrimoine, selon un communiqué de l’Unesco reçu par Sputnik France. Le communiqué précise également que «la quinzième session se tiendrait du 30 novembre au 5 décembre 2020 à Kingston, sous la présidence de la ministre de la Culture, du genre, des loisirs et du sport de la Jamaïque, Olivia Grange».

Le palmier dattier, l’or brun du Sahara

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Comme l’a précisé Tim Curtis, s’il n’a jamais été question de juger de la qualité de la production de dattes, ou de faire des comparaisons entre les différents pays producteurs, faire entrer le palmier dattier dans le patrimoine immatériel de l’humanité n’a, en revanche, posé aucun problème à cause des traditions ancestrales communes aux États des contrées désertiques.

«Le palmier dattier est à l’origine de nombreuses formes d'artisanat, de métiers et de traditions qui se sont multipliés au fil des siècles. Grâce à lui, dans les régions désertiques des confins du Sahara jusqu’aux pays du Moyen-Orient, des lignées de planteurs, d’agriculteurs, d’artisans, de marchands, d’artistes et d’interprètes de contes et de poèmes populaires continuent, aujourd’hui encore, d’exister», a expliqué le secrétaire de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel.

Ce qui n’empêche pas qu’une véritable «économie de l’or brun» se soit mise en place dans ces régions afin de faire face à la demande grandissante des précieux fruits du palmier dattier, aujourd’hui devenue mondiale. Au Maroc, par exemple, plus de trois millions de nouveaux palmiers dattiers améliorés ont été plantés en moins de 10 ans. Ce qui a permis un doublement de la production dans le sud du pays où des dizaines de milliers d’emplois ont, ainsi, pu être créés.

L'État marocain a investi plus de 700 millions de dirhams (65 millions d'euros) dans un programme agricole d’envergure visant à moderniser la filière, mais aussi lutter contre l’ennemi mortel du palmier dattier, le charançon rouge venu d’Asie qui a déjà fait des ravages au Moyen-Orient. En ce qui concerne les dattes marocaines, la demande intérieure continue toutefois de dépasser l’offre, surtout au moment de la fête religieuse du ramadan. Ce qui n’est pas le cas en Algérie et en Tunisie, deux pays voisins qui parviennent à exporter une partie de leur production.

«La phœniciculture (culture du palmier dattier) contribue de 20 à 60% au revenu agricole pour plus de 1,6 million d’habitants des régions pauvres des confins du Sahara. Le palmier dattier a non seulement joué un rôle essentiel dans le soutien des populations face aux défis propres à un environnement désertique, mais la pertinence culturelle et le développement à travers les siècles de cet arbre mythique démontrent l’engagement des communautés en faveur de sa préservation», a poursuivi Tim Curtis.

Une mise à jour concernant la réforme du mécanisme de soumission de rapports périodiques sur ce patrimoine immatériel doit être lancée en 2020 dans la région Amérique latine et Caraïbes. L’Afrique qui regorge de patrimoine culturel immatériel n’est pas suffisamment représentée «faute, souvent, de capacités pour monter les dossiers», analyse Tom Curtis. Alors que les enjeux sont fondamentaux pour le continent, notamment en ce qui concerne la préservation de l’environnement très liée aux pratiques ancestrales et savoir-faire africains.

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Du coup, les membres du Comité ont choisi de mettre l’accent, cette année, sur le patrimoine culturel immatériel en péril. En plus du statut des éléments inscrits sur la Liste de sauvegarde urgente, ils se sont donc penchés sur l’utilisation de l’assistance internationale accordée aux États pour soutenir leurs efforts de sauvegarde du patrimoine vivant.

«Même si ce sont les États qui déposent les demandes d’inscription, ils ne peuvent pas le faire sans un soutien des communautés locales auprès desquelles nous faisons un gros travail de sensibilisation. Nous réfléchissons aussi, par ailleurs, sur les moyens d’améliorer la participation des organisations non gouvernementales à l’application de la Convention», a encore précisé Tim Curtis.

Selon un communiqué de l’Unesco publié à l’issue de la réunion de Bogota, cinq nouveaux éléments figurent désormais sur la Liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant des mesures de sauvegarde urgentes, dont trois sont en Afrique. Il s’agit de la Danse populaire «seperu» et pratiques rituelles connexes, au Botswana, des rites et pratiques du sanctuaire de Kit Mikayi, au Kenya, et de la musique «Sega» avec tambour des îles Chagos, à Maurice.

Le quatrième, en Biélorussie, concerne le rituel du printemps appelé «jurauski karahod» célébré par les habitants de la ville de Pahost, le jour de la fête de Saint-Georges, patron de l'élevage et de l'agriculture. Et, enfin, le dernier est un rituel d'action de grâce appelé «buklog» pratiqué par les peuples autochtones des subanen, situés dans le sud de l'archipel des Philippines.

L’expression traditionnelle privilégiée en Afrique

Parmi les «expressions traditionnelles» qui sont privilégiées dans la liste des demandes retenue pour être inscrites au patrimoine culturel immatériel mondial, le Comité a par ailleurs choisi d’inscrire, cette année, le «gnaoua» marocain. Ce terme, selon l’Unesco, recouvre «un ensemble de productions musicales, de pratiques confrériques et de rituels à vocation thérapeutique mêlant des aspects profanes et sacrés impliquant des rituels de possession thérapeutiques nocturnes dans les villes et des repas collectifs offerts aux saints maraboutiques».

Pratiquée et transmise à l’origine par des groupes et des individus issus de l'esclavage et de la traite négrière remontant au XVIe siècle, la culture gnaoua fait partie aujourd’hui des multiples facettes de l’identité culturelle marocaine. Le nombre de groupes confrériques et de maîtres musiciens ne cesse de s'accroître dans les villages et les grandes villes du Maroc et les groupes gnaoua organisent des festivals tout au long de l’année.

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D’Afrique, également, sont désormais inclus deux «arts vivants» toujours très pratiqués. Il s’agit de la «morna», pratique musicale et chorégraphique traditionnelle des îles du Cap Vert et du «kwagh-hir», une représentation théâtrale composite venant du Nigeria. Ce dernier est décrit comme: «visuellement captivant et culturellement riche ancré dans la tradition narrative des Tiv et dans la pratique de la narration créative.» Il met en scène les contes du peuple Tiv en y intégrant l’art des marionnettes, le déguisement, la poésie, la musique, la danse et les récits animés. Aujourd’hui interprétée en créole cap-verdien lors des grandes réunions familiales (mariages, baptêmes, etc.), la morna intègre, pour sa part, des chants, de la musique, de la poésie et de la danse pour parler d’amour, de départ, de séparation, de retrouvailles, de nostalgie, de l’océan et de la patrie.

Enfin, dernière «expression traditionnelle» en 2019 pour l’Afrique, l’Épiphanie éthiopienne, qui commémore le baptême du Christ et donne lieu, chaque année, à un festival coloré célébré dans tout le pays. Les commémorations débutent la veille du festival principal, quand les participants escortent le «tabot» de leur paroisse, une représentation des Tables de la Loi, jusqu’à un bassin, une rivière ou un réservoir artificiel. Pendant la nuit, ce sont des prières puis vient le festival à proprement parlé au cours duquel chaque tabot est rapporté jusqu’à son église. Il s’agit d’une pratique religieuse et culturelle dont la viabilité est assurée par une pratique continue et par la contribution essentielle du clergé orthodoxe.

387.777 dollars pour la sauvegarde du patrimoine vivant du Burkina Faso

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Le Comité a décidé, par ailleurs, de débloquer 387.777 dollars du Fonds du patrimoine culturel immatériel en faveur du renforcement des capacités des acteurs intervenant au Burkina Faso. D’une durée de 24 mois, cette demande d’assistance internationale en matière de formation, soumise par le Burkina Faso, vise à renforcer les capacités des acteurs intervenant dans la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel.

Il s’agira dans un premier temps de mettre l’accent sur la formation des formateurs. Le projet prévoit la création d’une équipe de 10 facilitateurs nationaux qui assureront la formation de 225 acteurs locaux. Ceux-ci devront, ensuite, travailler en concertation avec leurs communautés pour sauvegarder le «patrimoine vivant» au niveau local et en assurer une durabilité efficace.

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