Projet de loi sur le tribalisme au Cameroun: «On ne peut combattre ce que l’on ne connaît pas»

Alors que le discours tribal et la stigmatisation socio-ethnique prennent des proportions inquiétantes au Cameroun, le gouvernement a déposé à l’Assemblée nationale un projet de loi qui va pénaliser l’outrage à tribu et l’incitation à la haine tribale. Le politologue camerounais Richard Makon décrypte le contexte pour Sputnik. Entretien.
Sputnik

La dernière élection présidentielle au Cameroun a vu resurgir le discours ethnique et le tribalisme dans l'opinion. Sur les réseaux sociaux comme dans les médias, les dérives langagières sont aussi monnaie courante. Alors que beaucoup appelaient déjà à une pénalisation de ce phénomène, le gouvernement camerounais a déposé le 13 novembre dernier à l’Assemblée nationale un projet de loi qui va pénaliser l’outrage à tribu et l’incitation à la haine tribale. Les coupables de ces nouvelles infractions encourent jusqu’à deux ans de prison et une amende de 3 millions de francs CFA.

Le docteur Richard Makon, analyste politique camerounais, spécialiste du droit international des investissements, consultant en gouvernance, démocratie et leadership, chercheur en sciences sociales, décrypte pour Sputnik les contours et les insuffisances de ce projet de loi dans le contexte actuel.

Projet de loi sur le tribalisme au Cameroun: «On ne peut combattre ce que l’on ne connaît pas»

Sputnik: Alors que le discours tribal et la stigmatisation socio-ethnique prennent des proportions inquiétantes dans le pays, le gouvernement camerounais a déposé à l’Assemblée nationale un projet de loi qui va pénaliser l’outrage à tribu et l’incitation à la haine tribale. A priori, quelle lecture faites-vous de ce projet de loi?

Richard Makon: «Le projet de loi pénalisant l'outrage à tribu et l'incitation à la haine tribale déposé par le gouvernement à l'Assemblée nationale est un texte important. Mais cela reste un projet insuffisant parce que ce sont des ajouts d’articles particuliers à une réglementation qui existe déjà. On aurait espéré qu'il y ait adoption par l'Assemblée nationale d'une loi portant répression du tribalisme et des formes de repli identitaire. Mais pour cela, il aurait fallu d'abord une loi qui définisse ce qu'est le tribalisme, qui en identifie les différentes formes et les classifie. Ce sont des opérations juridiques essentielles lorsque l'on doit régir un domaine particulier de la vie de la Nation. Ensuite, il aurait fallu avoir une réglementation générale sur le vivre-ensemble et la protection de la diversité culturelle parce qu'en réalité, le tribalisme est une violation du vivre-ensemble. Ce concept et la protection de la diversité culturelle doivent préalablement être protégés et encadrés.

La deuxième lecture de ce projet repose sur la nécessité de renforcer l'éducation civique. Nous sommes dans un pays où le discours tribal est extrêmement violent et la stigmatisation socio-ethnique prend des proportions inquiétantes. Le phénomène tend à empirer au quotidien mais lorsqu'on analyse de façon plus aboutie notre société, on se rend compte que ces manifestations de repli identitaire résultent d’une faible formation civique et politique de nos concitoyens. Il faut donc incorporer cette lutte dans une perspective globale qui dépasse le cadre juridique pour intégrer – en termes de politique publique – la politique éducative, culturelle, sociale, d'administration du territoire et toutes les autres politiques qui ont une influence sur le comportement des individus en société.» 

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Sputnik: Les nouvelles dispositions, si elles étaient adoptées, prévoient de lourdes peines d’emprisonnement ainsi que des amendes pécuniaires, le châtiment étant doublé lorsque l’auteur du discours de haine est un fonctionnaire, un responsable de formation politique, de média, d’une organisation non gouvernementale ou d’une confession religieuse. Est-ce suffisant pour mettre fin à la montée du tribalisme?

Richard Makon: «La loi est importante mais elle reste largement insuffisante. Michel Prosier disait qu'on ne change pas la société par décret. On peut le paraphraser en disant qu'on ne change pas la société par la loi. Cette dernière est nécessaire mais ce n'est qu'un moyen, et non une fin en soi, qui vient mettre en œuvre la politique qui a été pensée. C'est la dimension normative de la politique qui est elle-même le résultat d'une vision claire et partagée par tout le monde. C’est donc une démarche qui traduit une sorte d'agitation, une sorte de précipitation sans qu'on ait eu le temps d'avoir un véritable débat sur la question de notre diversité culturelle ou de notre identité sur la question du vivre-ensemble.

Je me serais attendu, avec la venue de la commission chargée du bilinguisme, entre autres institutions qui ont été créées récemment, à ce qu'il y ait une vaste discussion sur ce sujet. Le grand dialogue national aurait pu être le moment indiqué pour discuter – au-delà de la question de l'anglophonie identitaire – de notre identité camerounaise, de la protection de la diversité culturelle camerounaise, de la place des ethnies et des communautés dans le jeu institutionnel, de définir la place du citoyen national, du citoyen d'une communauté dans le jeu politique et social. Cette étape était essentielle et on a préféré refuser cette discussion pour prendre un élément plus résiduel.»

Sputnik: Comment va-t-on définir les éléments constitutifs d’un acte de tribalisme?

Richard Makon: «En principe, le juriste va travailler pour identifier, sous l'autorité du politique, les différents éléments qui permettent de déterminer les actes de tribalisme. On sait que deux éléments sont fondamentaux: le matériel et le psychologique (intentionnel). On devrait y intégrer le contextuel – l'élément environnemental qui éclaire à la fois la psychologie et la matière. Ces trois éléments permettent ainsi de mieux cerner et de pouvoir définir les caractéristiques d'un acte de tribalisme.

Mais encore une fois, nous revenons sur la réflexion d'ensemble parce que cette qualification, après l'identification et l'interprétation, ne peut être faite que lorsqu'on a défini de façon globale ce que c'est que le tribalisme. Vous ne pouvez pas encadrer ce que vous ne connaissez pas et le principe fondamental, c'est celui de la légalisation des délits et des peines. On ne peut punir que ce qui a été identifié dès le départ comme étant une faute ou une violation de la norme sociale. Ce sont les écarts qui sont sanctionnés. Mais dès lors qu'il n'y a pas eu ce travail qui permette de définir la chose et de pouvoir classer ce qui est admis et ce qui ne l'est pas, on ne peut pas efficacement combattre ce qu'on ne connaît pas.» 

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Sputnik: Les notions d’équilibre régional, d’autochtones, d’allogènes, etc., telles qu’inscrites dans la Constitution du Cameroun ou pratiquées dans la sphère sociopolitique ne relèvent-elles pas amplement du tribalisme?

Richard Makon: «La question des allogènes et des autochtones me semble, dans ce contexte de maillage identitaire extrêmement fort, des catégories malheureuses. Ces notions devraient être ôtées de notre Constitution parce qu'elles sont le réceptacle d'un imaginaire de division. Par contre, la question de l'équilibre régional, si elle a pu être justifiée à un moment donné, dans le contexte actuel est une politique qu'il faudrait soit annuler, soit à tout le moins revoir. Parce que le contexte qui a présidé à l'avènement de cette démarche de gestion de la diversité à la fin des années 1970 est aujourd'hui révolu. On est désormais davantage préoccupé par l'efficacité des politiques publiques, de la méritocratie, même si on doit toujours insérer une proportion en matière de gestion de la diversité ou de discrimination positive permettant à ceux qui sont des déclassés, qui sont dans la précarité de bénéficier de la sollicitude de la communauté nationale.

La politique d'équilibre régional doit être repensée pour intégrer les préoccupations de notre contexte. Au-delà de l'équilibre au niveau de l'accès aux concours, on peut repenser l'équilibre régional en termes d'égalité dans la contribution de l'État central au développement des localités. Il serait avantageux de donner aux citoyens camerounais où qu'ils soient, peu importe leur origine, leur rang social, les mêmes chances de réussite et la même attention des politiques publiques.»

Sputnik: D’aucuns estiment que le problème du Cameroun est ailleurs aujourd’hui, notamment dans la recherche de l’équilibre social et de l’amélioration des conditions de vie. N’est-ce pas une fuite en avant que de s’attaquer plutôt au discours tribal en évitant les problèmes plus concrets?

Richard Makon: «Le problème crucial du pays est effectivement l'amélioration des conditions de vie des Camerounais. Mais pas seulement. Cette amélioration ne peut être que la résultante d'un ensemble de politiques publiques intégrant une vision de développement, de progrès, de réalisation de notre communauté nationale qui soit une vision partagée parce qu’elle tient compte des spécificités camerounaises et des enjeux locaux. S'il n'y a pas un projet de société pertinent qui tienne compte des contraintes à la fois internes et externes de nos atouts et de nos limites, cette amélioration n'est pas possible.»

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