«Traités comme des esclaves»: les révélations d'un garde du corps bénévole de l'opposant russe Navalny

Piotr Proskourine a travaillé dans l'équipe de l'opposant russe Alexeï Navalny pendant quatre ans. Dans un entretien à RT il raconte son expérience.
Sputnik

Piotr Proskourine, doctorant maître ès sports de lutte, 23 ans, a travaillé pour Alexeï Navalny de 2015 à 2018. D'abord en tant que volontaire du service sociologique téléphonique du FBK (comité pour la lutte contre la corruption), puis comme agitateur politique, et enfin au sein de l'équipe de volontaires qui protégeaient le politicien lors des manifestations durant la dernière campagne présidentielle. Dans une interview accordée au site de la chaîne RT, Piotr Proskourine évoque les particularités du travail pour l'opposant et la manière dont les organisateurs des protestations poussaient les citoyens sous les matraques des policiers.

Comment a commencé votre collaboration avec Alexeï Navalny?

J'ai vu Alexeï pour la première fois pendant l'été 2013, quand il s'était présenté à l'élection municipale de Moscou. Je me promenais avec des amis dans le parc Sokolniki, où il avait organisé un rassemblement. Cela m'avait plu. Puis j'ai commencé à étudier, à lire, à regarder, ensuite j'ai vu sur son site une annonce sur la recherche de volontaires. J'ai déposé une demande. Un mois plus tard j'ai été contacté par Anna Litvinenko, secrétaire du FBK en charge des volontaires, qui a dit qu'une aide était nécessaire. A cette époque, en juin, se déroulait la campagne législative régionale de Kostroma. Depuis le bureau du FBK, nous téléphonions aux habitants de Kostroma pour parler des candidats: Ilia Iachine (représentant du «Parti républicain russe – Parti de la liberté populaire» - ndlr) et les autres. J'ai fait tout cela gratuitement en tant que volontaire, entre mi-juin et fin août 2015. Ensuite je suis parti à Obninsk, dans la région de Kalouga, où j'ai également travaillé gratuitement aux élections. Au printemps 2016, j'ai été contacté par le FBK qui m'a proposé de travailler en tant que volontaire lors de la campagne électorale des députés municipaux à Barvikha dans l'équipe d'Ivan Jdanov (actuellement directeur du FBK – ndlr).

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Qui est Ivan Jdanov?

Il avait oublié que j'étais un volontaire et m'avait demandé de travailler. Un jour il n'avait trouvé personne pour transporter des cubes. Alors que je distribuais simplement des prospectus pour lui. Il m'a téléphoné pour dire de «venir rapidement». J'ai dit: «Je roule dans la mesure du possible - je suis dans un bouchon. J'arrive dès que je peux.» Il a commencé à exiger de venir de toute urgence ou sinon ce n'était pas la peine de venir après. Il a même dit que dans ce cas je ne serais admis dans aucun projet. Selon moi, le siège du FBK a toujours traité les volontaires comme des esclaves. Ivan Jdanov n'était pas le seul à être impoli. Roman Roubanov (ancien directeur du FBK - ndlr) ne donnait pas non plus l'impression d'être un homme correct.

Combien les volontaires étaient-ils payés?

En 2016, aux élections législatives, je m'occupais de la réception des plaintes, du collage des affiches et de la distribution des prospectus. Et de la propagande auprès des grands-mères qui se promenaient avec des enfants dans les aires de jeux. J'étais payé 1.000 roubles par jour (environ 14 euros). En 2017, j'ai signé un contrat de six mois.

C'était un contrat avec le FBK?

J'avais un contrat de six mois avec la fondation «Piatoe vremia goda» («La Cinquième saison», fermée sur décision du tribunal en 2018 - ndlr). J'étais payé 30.000 roubles (environ 420 euros). Sur le papier tout était très bien, je travaillais 5 jours sur 7. Mais la réalité était différente. Je travaillais parfois jusqu'à minuit, je téléphonais pour différents sondages, je participais aux manifestations et aux rassemblements. Quand les autorités ont voulu expulser le siège du quai Sadovnitcheskaïa, nous y avons passé la nuit. On exigeait régulièrement de nous de travailler le weekend. Les arrêts maladies étaient également mal vus. Quand une personne tombait malade, on lui disait: «Repose-toi pendant deux jours, mais pas plus.»

Les heures supplémentaires étaient payées?

Non.

Comment réagissaient les collaborateurs à une telle attitude? Quelqu'un a-t-il tenté de s'indigner?

Dès que tu lèves la tête, tu es immédiatement renvoyé. Dès que tu demandes quelque chose, tu es renvoyé. Tu n'as aucun autre droit que de rester au siège et de garder les prospectus. Dès que quelque chose ne va pas, tu es immédiatement viré de tout ce mouvement d'opposition, de la secte.

Les gens du FBK travaillent réellement pour l'idée?

Les responsables savent parfaitement ce qui se passe, alors que les collaborateurs ordinaires et les volontaires y croient, bien sûr. Ils veulent réellement rendre la Russie merveilleuse. Ils croient qu'il n'y aura pas de corruption, que tout ira bien chez tout le monde et que tout le monde sera heureux.

Comment vous êtes-vous retrouvé au sein du service de sécurité de Navalny lors des rassemblements?

En mars 2017, quand à Moscou s'est déroulée la manifestation «Il n'est pas Dimon pour vous» (26 mars - ndlr), était organisée la préparation de la sécurité d'Alexeï Navalny. Nikolaï Liaskine (à l'époque coordinateur du siège de Moscou - ndlr) s'occupait également de la sécurité. Il sélectionnait des individus assez forts et costauds, capables de se défendre. Tout cela était préalablement prévu, une semaine à l'avance, des instructions précises avaient été données. Pour que personne ne puisse s'approcher de Navalny…

Qui donnait des instructions?

Liaskine et Navalny, ensemble… Aucun reporter ni d'autres personnes ne devaient s'en approcher. Après le rassemblement il devait accorder lui-même des interviews et prendre des photos avec tous ceux qui le voudraient. «Vous marchez devant Navalny en ceinture. Personne ne doit passer à travers vous, vous ne devez laisser passer personne.» Si des policiers avançaient pour l'arrêter, il ne fallait pas les toucher, disait Navalny en personne. Autrement dit, il voulait lui-même avoir affaire à eux. Dans le sens où de toute façon il serait relâché, qu'on ne lui ferait rien. Il y avait des gens, des médias. Mais on ignorait ce qui pourrait nous arriver, à nous.

Qui deviez-vous contenir?

Les provocateurs, les fanatiques qui étaient prêts à idolâtrer et à porter dans leurs bras Alexeï Navalny.

Autrement dit, il ne laissait pas approcher par les gens qui l'idolâtraient?

La presse… Il disait: «Après la marche, à la fin, j'accorderai une interview aux journalistes.» A condition de ne pas se faire arrêter, bien sûr. Il savait parfaitement: soit il était habilement conduit jusqu'à sa voiture et il partait immédiatement, soit il était arrêté. Pas de troisième solution possible.

Combien de personnes se trouvaient dans cette sécurité improvisée de Navalny pendant les manifestations?

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Tout dépend de la manifestation. Entre 10 et 20 personnes. Et en fonction de l'activité. Si c'est une marche en hommage à Boris Nemtsov, il n'y a pratiquement que des gens de son camp. Autrement dit, tout le monde se connaît. Mais pour de telles manifestations… Et il y a encore deux gardes permanents, deux «armoires à glace». Le premier est le chauffeur, toujours dans la voiture. Et le second, à ce que je sache, l'accompagne constamment. Très costauds.

C'était payé? Ou était-ce aussi du volontariat?

Ce n'était pas payé. Tout d'abord, au FBK et partout ailleurs le fait que tu travailles ou que tu te retrouves au siège de Navalny en personne ou du FBK doit déjà être considéré comme ayant plus de valeur que l'argent et les éloges. Tu dois déjà être reconnaissant de t'y trouver. C'est un travail gratuit mais prestigieux. Pendant deux ans, chaque jour je venais au centre téléphonique pour appeler les habitants, j'ai participé à tous les rassemblements, à toutes les activités. Je n'ai manqué aucune réunion du parti.

Que s'est-il passé lors des manifestations du 26 mars 2017? Parlez-nous de la manière dont les événements se sont enchaînés.

Nous n'avions pas laissé sortir le bus transportant Alexeï. A un moment donné a commencé le chaos et la bousculade. Des policiers sont arrivés de différents côtés. Navalny a été arrêté. L'ordre a été donné de ne pas laisser sortir le bus avec les personnes interpellées à bord. Nous avons dressé un bouclier vivant. Mais le bus est parti, évidemment. Parce que devant se trouvaient les policiers qui nous dispersaient par la force - certains étaient frappés à la tête, d'autres dans les jambes. Plusieurs personnes ont été interpellées en même temps que Navalny.

Vous faisiez donc personnellement obstacle au passage du bus. Et au final il est parti, vous êtes restés, certains ont été blessés, d'autres non. Et ensuite?

Le lendemain tout le monde parlait du bon temps que nous avions passé. C'est tout. Qu'avait-il dit la veille en direct? Il avait dit que nous avions soi-disant déposé des notifications et qu'elles avaient été rejetées. C'est pourquoi, conformément à la Constitution de la Fédération de Russie, nous pouvions simplement nous promener: «J'invite tout le monde à une promenade.» Après cela, il disait qu'en cas d'interpellation nous apporterions une aide, que nous irions jusqu'à la CEDH, qu'on verserait de l'argent, 10.000 euros. Il en parlait beaucoup, et disait souvent que nous irions jusqu'à la CEDH, que nous aiderions. En réalité, il n'y avait aucune aide. Autrement dit, quelqu'un s'y est adressé, mais c'est tout. Il aidait seulement ceux qu'il fallait aider. Qui représentaient un bon sujet médiatique. Par exemple, Konstantin Saltykov. Il a reçu de l'aide. Pourquoi? Parce que c'était un excellent sujet médiatique.

Il s'agit d'une autre manifestation…

Oui, c'était une autre manifestation. La manifestation de janvier 2018 (28 janvier - ndlr). Nous, les volontaires qui devaient protéger Navalny, étions une vingtaine. Nous descendions de Maïakovskaïa. Il y avait des travaux, le trottoir était réduit. Nous étions restés avec Konstantin tous les deux, Navalny derrière nous. Et au bout du passage des policiers nous attendaient. Impossible de faire demi-tour, trop de gens marchaient derrière nous. Et tout à coup les «cosmonautes» (policiers casqués - ndlr) décollent pour maîtriser Navalny. Je m'en suis encore bien tiré: j'ai été jeté sur le côté avec un coup de matraque dans le cou.

Navalny a essayé de repousser les policiers. Il résistait à l'entrée du bus. Il sait «se faire arrêter en beauté».

Bien évidemment, Konstantin a couru derrière Navalny pour l'extraire. Mais Konstantin a trébuché ou je ne sais quoi et il est tombé sur un policier. Et il a été placé dans le même bus qu'Alexeï au final. (Saltykov a fait l'objet d'une enquête pénale pour usage de la violence à l'encontre d'un représentant public art. 318 du Code pénal russe, et a écopé de dix mois de prison - ndlr).

A-t-il reçu une aide de Navalny?

Il a mis à sa disposition des avocats, à ce que je sache.

Comment avez-vous pris la participation aux manifestations non autorisées?

Que pense Vladimir Poutine de l’opposant Alexeï Navalny?
Par exemple, le 12 juin (2017, la suite des manifestations dites anticorruption du 26 mars - ndlr), nous marchions avec des volontaires sur l'avenue Sakharov. Nous devions nous arrêter sur Soukharevskaïa. A partir de là j'envoyais les gens sur Tverskaïa.

A partir d'un rassemblement autorisé, vous avez envoyé les gens vers un autre, non autorisé?

C'est ce que le siège nous a dit. «Vous devez prendre des gens, des volontaires, vous mettre en rang avec eux pour rediriger les gens, dire qu'il n'y aura pas de rassemblement ici, que le rassemblement est annulé et que tout le monde va sur Tverskaïa.»

Vous a-t-on demandé d'avertir les gens que le rassemblement de Tverskaïa n'était pas autorisé? Et les risques que cela représentait?

Non. On nous a dit simplement que le rassemblement n'aurait pas lieu ici, que le rassemblement était annulé et que nous partions tous nous promener sur Tverskaïa.

Et personne ne disait à ceux qui étaient venus sur Soukharevskaïa que le rassemblement de Tverskaïa n'était pas autorisé, qu'il y avait un risque en s'y rendant?

Personne ne le disait.

Vous aviez conscience d'envoyer les gens se faire arrêter?

J'ai eu une telle pensée, oui.

Et?

Je l'ai chassée. J'ai fait sortir cette idée de ma tête. Parce qu'à l'époque, premièrement, je voulais que la situation devienne meilleure dans le pays. Et deuxièmement, ne pas me faire expulser du siège. Si, par malheur, je le disais à quelqu'un, ce quelqu'un dirait forcément ensuite, même sans faire exprès: votre collaborateur nous a dit que ce n'était pas autorisé, et que si je venais il y avait un risque de me faire arrêter ou recevoir une amende. Je me serais fait expulser sans aucune forme de procès.

C'est ce qui s'est produit finalement? Votre contrat a été rompu.

Pendant la campagne présidentielle. Fin août, je dépose un dossier à l'université pédagogique de Moscou et je vais voir Liaskine. Je lui dis: «Nikolaï, j'ai des examens d'entrée en octobre, j'aurai besoin d'une semaine de congés. On en parle maintenant ou plus tard?» Il dit: «Plus tard.» En octobre j'ai demandé cinq jours - deux pour la préparation et trois pour les examens. J'étais même prêt à prendre des congés sans solde. Bien sûr, personne ne me les a accordés, ils ont dit: on ne laisse personne partir. Mais j'en avais besoin. Au final, quand les examens d'entrée ont commencé, je ne suis pas venu travailler pendant trois jours. En revenant, j'ai appris que mon contrat avait été rompu.

Piotr a reconnu avoir raté les examens d'entrée. Il a affirmé que son conflit au siège de Moscou l'avait empêché de poursuivre son travail dans les structures d'Alexeï Navalny. Par la suite, grâce à des connaissances, il a été invité à travailler au siège d'Ilia Iachine aux élections municipales de Moscou, qu'il a quitté après un scandale en juillet 2019. En réponse à une publication de Piotr Proskourine sur Facebook, le collaborateur d'Alexeï Navalny Leonid Volkov a accusé Piotr de travailler pour la police, en déclarant qu'il avait été expulsé du siège moscovite de Navalny en février 2018 en tant que provocateur.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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