Best of 2018: mafia, caïds des cités, petits dealers… Qui noie la France sous la «coke»?

La multiplication des saisies de cocaïne en France montre que les trafiquants redoublent d’efforts. Quels sont leurs réseaux? Comment les combattre? Fabrice Rizzoli, spécialiste de la grande criminalité et David-Olivier Reverdy, référent national investigation d’Alliance, se sont confiés à Sputnik. Un article sélectionné pour notre anthologie 2018.
Sputnik

[Article initialement publié le 21/09/18]

15 septembre, port du Havre. Intrigués par un conteneur en provenance d'Amérique du Sud qu'ils ciblaient pour «pour suspicion de transport de produits stupéfiants», les douaniers français ont eu le nez fin. Ce ne sont pas moins de 752 kilos qui ne finiront pas dans les narines des consommateurs, après que les autorités les aient découverts dans plusieurs sacs de sport. Une prise d'une quantité «exceptionnelle», d'après le ministère de l'Action et des Comptes publics. Pourtant, ce genre de «succès de police» pourrait bien devenir une habitude.

​À en croire les chiffres du rapport annuel du Service d'information, de renseignement et d'analyse stratégique sur la criminalité organisée (SIRASCO) de la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), les saisies de poudre blanche ont augmenté de 105% en 2017, pour s'établir à 17 tonnes. Les trafiquants semblent mettre les bouchées doubles pour contenter des consommateurs de plus en plus nombreux dans l'Hexagone. D'après l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), la cocaïne compte 2,2 millions d'«expérimentateurs» et 450.000 «usagers» réguliers en France. Des chiffres en augmentation. Mais qui fait donc entrer toutes ces tonnes?

Par mer, terre et air

Selon plusieurs sources, la Ndrangheta, du nom de la mafia calabraise, aurait fait sienne le business de la cocaïne en Europe grâce aux alliances qu'elle a nouées avec les cartels d'Amérique du Sud. Un journaliste de France 24 écrivait en 2013 qu'«elle contrôlerait 80% de l'importation de la poudre blanche en Europe». «Avec l'appui des cartels sud-américains, la mafia calabraise faite main basse sur le trafic de cocaïne en Europe, dont elle détient le quasi-monopole aujourd'hui», lançait en mars dernier Franceinfo. Ce réseau criminel, né dans la région la plus pauvre d'Italie, ferait-il la neige et le beau temps en France? Certainement pas, pour Fabrice Rizzoli, spécialiste du crime organisé, de la corruption et de la délinquance économique et professeur à Science-Po:

«Je conteste totalement ces chiffres. Le marché de la drogue est tellement complexe, tellement immense, il y a tellement de drogue et de consommateurs, comment peut-on penser qu'une seule organisation criminelle contrôle ne serait-ce que 80% de l'importation en Europe? C'est totalement impossible, c'est du pipeau. Il faudrait un travail important, universitaire, transversal entre journalistes, chercheurs et pourquoi pas forces de l'ordre afin de faire véritablement la lumière sur le trafic de stupéfiants, ce que l'on fait très peu en France au contraire de pays comme l'Italie.»

Les autorités chargées de la lutte antidrogue ciblent trois voies d'entrée principales de la cocaïne dans l'Hexagone. La mer vient en premier. Rien que pour le port du Havre, en 2017, ce ne sont pas moins de 3,5 tonnes qui ont été saisies. C'est loin des 42 tonnes du port d'Anvers en Belgique, mais les porte-conteneurs ne sont pas les seuls à charger de la «blanche».

«Les sources sont multiples. Parfois, on voit des navires de transport de cocaïne sous pavillon français. La drogue transite beaucoup par certains départements d'outre-mer, comme les Antilles françaises ou en Guyane», explique David-Olivier Reverdy, référent national investigation du syndicat de police Alliance.

Début septembre, un voilier battant pavillon français a été intercepté dans l'archipel des Açores par la police portugaise. À son bord? 840 kilos de cocaïne. En juillet, les douanes françaises découvraient une tonne et demie de «poudre blanche» dans un voilier au large de la Martinique.

«Le crime organisé français est tout à fait capable de mener un trafic de cocaïne. Ce qui inclut autant les truands du milieu corse que les caïds des cités. Ils ont notamment des relais dans les Caraïbes, où se trouvent la Guadeloupe ou la Martinique. Les trafiquants peuvent facilement y recruter des touristes, des aventuriers, des globe-trotteurs ou des gens qui ont des dettes de jeu et que l'on va pousser à transporter de la cocaïne jusqu'en Europe avec des voiliers par exemple. Vous pouvez constater beaucoup de saisies sur des bateaux français, notamment sur le site crimorg.com dont je recommande la lecture quotidienne à mes étudiants», explique Fabrice Rizzoli.

Le spécialiste du crime organisé pointe également l'approvisionnement par véhicule depuis les Pays-Bas. Selon lui, il alimenterait une grande partie du trafic, notamment dans les cités:
«Vous avez également une autre filière à Rotterdam, qui reste le premier port en Europe du Nord pour l'entrée de stupéfiants et notamment de cocaïne. Plusieurs types de contrebandiers vont s'y fournir, dont des habitants de quartiers difficiles, qui viendront ensuite la distribuer dans les cités. Je suis persuadé que ce phénomène est très important et qu'une multitude de ces individus alimentent le marché français.»

Pour faire le tri entre tous ces trafiquants qui se fournissent aux Pays-Bas, Fabrice Rizzoli divise les «smugglers» ou contrebandiers en plusieurs profils, selon la quantité achetée. Les «consommateurs-revendeurs» qui se fournissent pour environ 30 grammes et décident d'en garder une partie pour leur plaisir personnel et de revendre l'autre. Les «petits semi-grossistes» qui vont se fournir pour 100 ou 200 grammes et enfin les «semi-grossistes» qui repartent avec un demi-kilo. «Ils ramènent ensuite cela dans toutes les cités de France que ce soit à Chartres, Évreux, Paris, en Bretagne ou ailleurs», poursuit-il.

Le transport aérien est également à surveiller pour les autorités. En 2017, 1,7 tonne a été saisie par la seule police nationale dans les aéroports et la majorité des avions provenaient des territoires français des Caraïbes et de Guyane. Ces départements d'outre-mer, proches des principaux pays producteurs que sont la Colombie, le Pérou et la Bolivie, sont considérés comme des «zones de rebond» vers la métropole. Le SIRASCO indique que 608 passeurs, dont 250 «mules» ayant ingéré la drogue ont été interpellées au départ ou à l'arrivée de Guyane l'année dernière.

​Mais les trafiquants français font parfois du business avec de puissantes organisations criminelles qui sont susceptibles de les faire profiter de leurs connexions en Amérique du Sud. Si Fabrice Rizzoli refuse de faire de la mafia calabraise le principal fournisseur de cocaïne en France, il n'en nie pas l'implication:

«La mafia calabraise joue son rôle, mais plus par le biais de joint-ventures avec le crime organisé français. C'est-à-dire que la Ndrangheta n'est pas l'entité qui déverse des tonnes de cocaïne en France, mais celle qui scelle des alliances. Vous avez quatre ou cinq clans français qui mettent de l'argent en commun et font appel à des individus de la diaspora calabraise en France, notamment dans le sud-est, avant de se retrouver en Espagne et d'importer de la cocaïne.»

Plusieurs affaires de ce type ont secoué la Provence ces dernières années. En février 2017, quatorze personnes comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Marseille. En cause? Un trafic de drogue entre les Antilles et la région PACA qui impliquaient voyous locaux et individus présumés proches de la mafia calabraise.

Il neige sur la France… Le marché de la cocaïne en pleine explosion

Autre donnée qui ajoute à la complexité du problème: la diversification des trafics. Beaucoup de groupes criminels qui avaient construit leur richesse sur la vente de cannabis ont cédé aux sirènes blanches, attirés par des profits plus importants, comme le rappelle David-Olivier Reverdy:

«Cette diversification des trafics est un gros problème pour nous. Ces réseaux s'implantent et dans de nombreux cas le trafic de cocaïne peut-être mis en parallèle avec celui du cannabis, qui sont bien souvent gérés par les mêmes individus. Cela traduit une diversification de l'offre des trafiquants, mais cela veut dire également plus de concurrence pour obtenir des parts de marchés.»

Le prix en sortie de laboratoire en Amérique du Sud est d'environ 1.000 euros le kilo. En France, sur le marché de demi-gros, il s'échange en moyenne à 30.000 euros. De quoi aiguiser les appétits. Rien qu'à Marseille, 29 personnes ont perdu la vie en 2016 dans les règlements de comptes, pour la plupart liées aux trafics de stupéfiants. 14 l'année dernière. Le 17 septembre, un jeune de 16 ans a été tué lors d'une fusillade à Saint-Denis. Selon le conseiller municipal Stéphane Peu qui s'est exprimé auprès de nos confrères de Franceinfo, la zone du drame est un lieu connu pour le trafic de drogue.

La guerre contre la drogue est-elle perdue?

Comment la police lutte-t-elle contre ces trafics? Si, sans surprise, David-Olivier Reverdy a refusé de rentrer dans les détails, il nous a donné quelques informations sur le sujet:

«Nous comptons beaucoup sur les informateurs, ceux que l'on appelle dans le jargon "les tontons". C'est aussi un véritable travail de fourmi afin de faire remonter les informations grâce aux écoutes téléphoniques, aux croisements des dossiers. Parfois, on peut également avoir de la chance et tomber sur des documents qui sont laissés par de petits dealers en fuite et qui vont nous permettre de remonter des pistes et de mettre la main sur des réseaux plus importants. Nous avons également des contacts en Amérique du Sud notamment via l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants dans les Caraïbes, les officiers de renseignement, les officiers de liaison. Cela se fait aussi grâce à la coopération internationale qui s'opère entre les différentes polices du monde. Il y a forcément des informations qui circulent entre les États.»

Une coopération qui semble plus importante que jamais. L'Amérique du Sud produit toujours plus de cocaïne. La Colombie reste le premier producteur mondial avec 171.000 hectares en 2017 (+17% par rapport à 2016) pour une capacité de production estimée à 1.379 tonnes (+31%). La valeur marchande d'un tel stock est de… 2,7 milliards de dollars. D'après l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), il s'agit d'un record depuis que l'organisation a commencé ses mesures en 2001.

«On fait la guerre à la drogue et on produit toujours plus de cocaïne. Quand la production de coca baisse, les progrès technologiques permettent de fabriquer plus de cocaïne avec moins de feuilles. Et puis vous avez des effets de vases communicants. Quand vous faites la guerre à tel ou tel cartel dans tel ou tel pays et que vous parvenez pendant un moment à faire baisser la production, elle augmente dans un autre pays. La guerre à la drogue ne fonctionne pas. Elle est perdue», estime Fabrice Rizzoli.

Un article du Monde daté de 2016 chiffrait les dépenses de la lutte contre la drogue et ses trafics à 1.000 milliards de dollars (883 milliards d'euros) par an. D'après le quotidien vespéral, le narcotrafic génère un chiffre d'affaires de 300 milliards de dollars à l'échelle du globe. En 1998, lors d'une session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations unies, le slogan «Un monde sans drogue: nous pouvons y arriver» avait été lancé. 18 ans plus tard, lors de la session qui s'est déroulée à New York du 19 au 21 avril, le ton était à la reconnaissance de la défaite et à un virage vers moins de répression et plus de prévention.

Des tonnes de cocaïne saisies, 90 arrestations: la mafia calabraise subit un coup dur

«La guerre contre la drogue n'est absolument pas perdue. Ce n'est pas parce que l'on n'arrive pas à endiguer un trafic qu'il faut baisser les bras. Demain quoi? Nous allons légaliser, car nous n'arrivons pas à stopper le trafic et les règlements de compte qui en découlent? Car nous ne parvenons pas à mettre fin aux luttes de territoire pour la vente de drogue et à l'appât du gain? Nous parlons de sommes mirobolantes amassées par les trafiquants. La légalisation est l'arme de ceux qui abandonnent la lutte», assure pour sa part David-Olivier Reverdy. Il en appelle notamment aux pouvoirs publics:

«Se donner les moyens, c'est ne pas avoir peur d'effectuer des contrôles à tout va, notamment sur les porte-conteneurs dans les ports ou dans les cités quand la drogue est déjà arrivée à destination. C'est également arriver à boucler des territoires, à monter des dossiers beaucoup plus facilement. C'est aussi donner des moyens légaux et législatifs en termes de droit et de procédure pénale, de simplifier le travail des enquêteurs et non pas de le complexifier comme en ce moment on a tendance à le faire. C'est enfin prononcer des peines très fortes pour les trafiquants sans possibilité d'aménagement ou de remise.»

Le 20 septembre, un important réseau de trafic de «coke» a été démantelé à Marseille. Dix personnes ont été arrêtées. Un laboratoire de fabrication a également été découvert dans un appartement des quartiers Nord de la cité phocéenne, de même que 12 kilos de cocaïne, trois armes de poing et 400.000 euros, dont 200 en liquide. Le directeur interrégional de la police judiciaire, Eric Arella, s'en est félicité lors d'une conférence de presse: «C'est le plus gros trafic de cocaïne démantelé depuis le début de l'année dans les Bouches-du-Rhône.» Mais ce n'est sûrement pas le dernier.

 

 

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