Best of 2018: le survivalisme, ce n’est pas jouer «à Indiana Jones ou Rambo»

Le survivalisme fait de plus en plus d’adeptes à travers le monde et en France. En témoignent les nombreuses émissions dédiées à la survie ou encore le succès du salon Survival Expo. Comment expliquer cet engouement? Sputnik revient avec Denis Tribaudeau, dans le cadre de son anthologie 2018, sur ce phénomène qui prend de l’ampleur.
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[article initialement publié le 29 septembre 2018]

«C'est plutôt un état d'esprit, une manière de voir la vie, le voyage, la rencontre avec l'autre. Je suis tombé dedans depuis que je suis petit.»

Voici comment Denis Tribaudeau, organisateur de stage de survie, notamment dans le désert ou dans la jungle, définit le survivalisme. De nombreuses émissions à l'image de Koh Lanta, Seul face à la nature (Man Vs Wild) ou encore Wild, la course de survie font découvrir les joies de la survie au grand public. Le succès sur YouTube par exemple des «dix moments les plus fous de Bear Grylls» (Seul face à la nature) qui comptabilise, à ce jour, plus de 15 millions de vues témoigne de la popularité de ce type de programme.

En outre, on voit fleurir bon nombre de salons dédiés au survivalisme à travers le monde. En mars dernier se tenait le premier du genre en France, «Survival Expo», qui a attiré près de 8.000 visiteurs. Une deuxième édition est d'ailleurs prévue pour 2019.

à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Le guide de la survie en ville (Éd. Le courrier du livre), Sputnik a posé quelques questions à Denis Tribaudeau afin de mieux comprendre les raisons de l'engouement du public pour ce «nouveau» mode de vie ou plutôt sur ce retour aux sources.

Sputnik France: Comment expliquez-vous que le survivalisme soit de plus en plus tendance?

Denis Tribaudeau: Je pense que c'est une lame de fond. C'est-à-dire que l'on s'est coupé depuis deux générations de la terre, des vraies choses, des fondamentaux, des bases comme dirait un entraîneur de rugby. Fatalement, les gens ont envie de revenir à l'essentiel, de retisser un lien avec notre passé pour se reconnecter avec le vrai et réapprendre ce que nos anciens savaient. Viscéralement, on en a besoin. On doit apprendre beaucoup de choses dans notre vie moderne, comme manier des outils formidables très technologiques, etc. Mais en réalité, on ne sait plus faire du feu avec deux morceaux de bois, on ne sait plus reconnaître deux plantes comestibles dans la nature, ni même reconnaître des traces d'animaux.

Denis Tribaudeau

Après, il y a peut-être un peu d'anxiété dans la tête des gens. Vous vous rendez compte que vous êtes hyper-tributaire d'un système, d'un approvisionnement en énergie, en technologie ou en alimentation et donc ça vous fait un petit peu peur. Vous êtes incapable de faire quoi que ce soit, à l'image d'un bébé qui est complètement démuni, qui n'a aucune autonomie. Les gens se rendent compte de cela et ont envie réacquérir un peu de liberté en se disant que s'il y a une panne d'électricité, un black-out ou une chute économique, «je saurai encore me débrouiller en réalisant des choses que mes ancêtres savaient faire».

Sputnik France: Les émissions télévisées ont-elles participé à la démocratisation de la «survie»?

Denis Tribaudeau: La télévision n'est que le reflet de la société, donc si les gens s'y intéressent, ils feront des émissions dessus. Mais je ne pense pas que c'est la télé qui a initié le mouvement. La télé n'est là que pour proposer un spectacle, donc si ça plaît aux gens, ils peuvent vendre des écrans de pub avant, pendant, après ces émissions-là. Comme toujours à la télévision, ils vont épuiser le filon très vite, car ils en font de trop.

Denis Tribaudeau

Sputnik France: Si on souhaite faire ses premiers pas en tant que survivaliste, quels conseils donneriez-vous?

Denis Tribaudeau: Tout d'abord, il faut comprendre ce que l'on entend par survivalisme et situation de survie. Est-ce que c'est: «je me pète un ongle et le monde s'arrête» ou «je fais le tour de la terre sur l'équateur et même pas peur»? Personnellement, je n'aime pas trop ce mot. «Survivalisme» a des connotations un peu anxiogènes: fin du monde et compagnie. Je ne veux pas véhiculer ce mouvement de pensée […] On ne s'amuse pas à Indiana Jones, on ne s'amuse pas non plus à jouer à Rambo, c'est vraiment des techniques, du bon sens que l'on divulgue aux gens […] Et puis il faut se lancer, se lancer des petits défis et voir ce qui marche, ce qui ne marche pas et acquérir ses propres techniques.

Il faut également prendre conscience que l'on n'est pas grand-chose par rapport à la puissance de la nature. À la fin, c'est toujours elle qui gagne, on ne se bat pas contre elle, on perd toujours. Il faut faire avec ce qu'elle nous offre, ce que l'on est capable de comprendre et de trouver dans la nature. Il faut rester humble par rapport à la puissance de la nature.

Pour la survie en ville, ou en milieu urbain c'est de comprendre qu'il vaut mieux se faire des alliés et être ami, en étant dans le tissu social de son quartier, de sa ville, plutôt que d'aller contre les autres.

«En résumé, si on veut se lancer dans le survivalisme, il faut comprendre que l'on n'est pas grand-chose seul et de toute façon on sera obligé de faire avec les composantes que l'on nous offre: la nature, les autres hommes…»

Sputnik France: vous avez mentionné que la notion de survivalisme pouvait avoir une connotation anxiogène. Il est vrai que lorsque l'on parle de survivalisme, on peut rapidement penser aux États-Unis, aux bunkers ou encore aux armes de gros calibre. Est-ce que vous pâtissez de cette image plutôt négative?

Denis Tribaudeau: à travers mes livres et mes stages, j'arrive à faire comprendre que je n'appartiens pas à cette mouvance. Après est-ce une mauvaise image? Pour certains, non. Si construire un bunker, faire des stocks de raviolis, s'armer et tirer sur tout ce qui bouge çà les rend heureux, pourquoi pas, à la limite, tant qu'ils ne me nuisent pas et ne nuisent pas aux autres.

Dans nos stages, on a très rarement des erreurs de casting. En revanche, il y a d'autres stages qui existent et qui sont, pour moi, assez extrémistes et dans lesquels je ne me reconnais pas du tout. Il y a de nombreuses tendances, de mouvements et de façons de voir la survie […] Je prône plutôt de bonnes et saines valeurs de l'homme. J'essaie de valoriser les techniques, les savoir-faire et les capacités de chacun à réagir en temps de crise. Je crois en mon prochain. De toute façon, c'est notre seule chance de s'en tirer. Si vous ne croyez pas en l'autre, votre survie sera de court terme. Nous sommes des êtres sociaux, on a besoin des autres pour exister.

«Si vous vous coupez du monde extérieur, des autres, vous finissez fou, donc si survivre c'est être fou, tout seul dans un bunker, je ne trouve pas ça très intéressant.»

Sputnik France: Enfin, quel est le profil type des personnes qui suivent vos stages?

Denis Tribaudeau: Ça va du cadre supérieur urbain à l'aventurière qui veut faire le tour du monde à pied. Nous avons aussi des familles qui veulent se réancrer avec leurs ancêtres. On a aussi le petit jeune qui vient se trouver, qui passe de l'enfance à l'âge adulte, qui effectue en quelque sorte un rite de passage. Il y a un peu de tout. Sur un groupe de dix personnes, l'avantage c'est que l'on a toujours un ancien, un jeune, des cadres urbains Parisiens, je caricature, mais c'est un peu ça. Et deux ou trois personnes qui viennent pour acquérir des compétences afin de vivre une aventure ou pour réaliser un projet futur. Tout ce petit monde cohabite, s'enrichit mutuellement et nous, on espère faire le liant entre les gens, mais également leur apprendre des choses.

«Finalement, nous sommes comme une boîte à outils, on les met en situation de réagir et ils doivent venir chercher l'information, les bons outils puis on leur montre comment on s'en sert. Ils sont actifs et non passifs comme devant la télé.»

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