Gilets jaunes: «Les chiffres du ministère de l’Intérieur ne tiennent pas la route»

La guerre des chiffres fait rage. Selon le ministère de l’Intérieur, la mobilisation des Gilets jaunes du 17 novembre a rassemblé 282.710 personnes dans les quelque 2.000 événements organisés à travers le pays. Politiques, syndicats et participants dénoncent une mascarade. Sputnik a recueilli plusieurs témoignages.
Sputnik

«Nous ne pouvons être précis sur les chiffres, mais si nous comptons les personnes présentes sur les différents points de blocage et les personnes présentes dans le cortège, ça avoisinerait les 4.500 participants. Et sans grossir les chiffres ou les minimiser comme le font les médias et le gouvernement pour décrédibiliser le mouvement…»

Cindy n'accorde aucun crédit aux chiffres du ministère de l'Intérieur. Cette mère de famille de 26 ans a coorganisé le blocage de Troyes. D'après le quotidien L'Est-Éclair, 2.000 personnes ont manifesté le 17 novembre dans cette ville de l'Est. C'est bien en-dessous des chiffres avancés par la jeune femme. Ce décalage s'observe dans la plupart des points de blocage des Gilets jaunes.

Que les chiffres du ministère de l'Intérieur et ceux des organisateurs de manifestations divergent pour ce type d'événement n'est en rien une nouveauté. Mais cette fois, l'écart entre les données officielles et certains chiffres avancés sont abyssaux. 282.710 personnes pour quelque 2.000 événements selon la place Beauvau. Pour le syndicat France police- Policiers en colère, cela ne tient pas la route. L'organisation a communiqué le chiffre de 1,3 million de Gilets jaunes dans les rues.

​Qui a raison? Difficile de savoir pour Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI du ministère de l'Intérieur et de la Police nationale d'Île-de-France. Il pense cependant que les autorités n'auraient pas dû donner un chiffre aussi précis, trop difficile à calculer selon lui. Il a livré son analyse à Sputnik France:

«Il est très difficile de comptabiliser. Les manifestations et les rassemblements étaient très éclatés. Traditionnellement, le comptage se fait sur des parcours. Des fonctionnaires se mettent à plusieurs endroits et comptent les manifestants. On a également de nouvelles technologies qui permettent de calculer par laser. Mais la configuration était très différente cette fois. Ils auraient plutôt dû donner des fourchettes, car je ne pense pas qu'un comptage aussi précis ait pu être réalisé. Surtout que tous les indicateurs sur le mouvement n'étaient pas disponibles. Je reste perplexe sur un chiffre aussi précis.»

Dès la journée du 17 novembre, plusieurs personnalités politiques avaient mis en doute les chiffres du ministère de l'Intérieur. «Les Français découvrent par millions la manipulation des chiffres de participation et la dramatisation à laquelle se livre le Pouvoir à chaque occasion», écrivait ainsi Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France Insoumise. Plus tôt, c'est Guillaume Peltier, numéro deux des Républicains, qui remettait en cause les premières estimations du gouvernement: «il ose annoncer 50.000 manifestants dans toute la France alors que rien que dans mon département de Loir-et-Cher, c'est déjà 2.500 Français en colère mobilisés contre l'hystérie fiscale du gouvernement, selon les propres chiffres de la préfecture.»

​En prenant les chiffres officiels et en les divisant par 2.000 rassemblements, l'on obtient 141 manifestants par événement en moyenne. Bien trop peu pour Michel Thooris, secrétaire général du syndicat France police —Policiers en colère, dont l'organisation a trouvé un million de Gilets jaunes supplémentaires dans la rue:

«Nous avons procédé à partir des remontées qui nous parvenaient de nos collègues militants et sympathisants qui étaient impliqués dans les opérations de maintien de l'ordre sur le terrain. Et d'après ce qu'ils nous ont dit, il y avait plus de points qui rassemblaient des milliers de Gilets jaunes que d'événements qui en comptaient 150.»

Selon le quotidien La Montagne, environ 2.300 Gilets jaunes ont manifesté en Corrèze le 17 novembre. Marine, organisatrice de la manifestation à Brive-la-Gaillarde, a assuré à Sputnik qu'ils étaient «3.000» rien que dans sa ville. Encore une fois, les chiffres ne correspondent pas. Michel Thooris met quant à lui en avant le fait que beaucoup de manifestants ont décidé de jouer les prolongations. De nombreux points de blocage ont été prolongés tard dans la soirée, voire la nuit pour certains. «Un Gilet jaune n'est pas resté sur un point de blocage de 8 h 00 du matin à 3 h 00 le lendemain. Il y a un système de roulement qui s'est mis en place. Selon nos estimations, un manifestant est resté entre quatre et cinq heures sur un point. Cela induit au moins un doublement des effectifs pour les Gilets jaunes», explique le policier.

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Il prend en exemple le rassemblement qui a eu lieu à Langueux dans les Côtes-d'Armor:

«France 3 parlait de 10.000 manifestants. Je ne suis pas en mesure de vous indiquer le nombre de participants point par point, mais quand on voit qu'un seul rassemblement dans une petite ville au milieu des Côtes-d'Armor a été capable de réunir autant de gens, on voit bien que les chiffres du ministère de l'Intérieur ne tiennent absolument pas la route.»

Alors, plus crédible le chiffre de 1,3 million? Axel Ronde le juge possible, mais ne s'avance pas:

«Ce sont des chiffres plausibles. Mais tant qu'un organisme indépendant n'aura pas travaillé dessus, il sera très difficile d'avoir de la précision.»

Michel Thooris se défend de toute volonté de faire mousser le mouvement. Il assure que son syndicat a décidé de communiquer son estimation avant tout pour la police: «Nous sommes dans un souci de vérité. Pas pour faire plaisir aux Gilets jaunes, mais pour que les Français se rendent bien compte de la réalité du travail des policiers en matière de maintien de l'ordre et de sécurisation du territoire. Ces chiffres dévalorisent l'excellent travail qui a été fait par nos collègues.» Le syndicaliste avance une explication. D'après lui, le gouvernement souhaiterait minimiser le mouvement:

«Je suppose que les motivations du ministère de l'Intérieur pour minorer les chiffres sont à caractère politique, pour laisser entendre que ce qu'il s'est passé est le fait d'une minorité de Français. Mais ce n'est pas ce que l'on a vécu sur le terrain.»

Axel Ronde se pose lui la question des réseaux sociaux. En effet, le mouvement du 17 novembre et des Gilets jaunes est né sur Internet. Les appels au blocage se sont succédé sur Facebook pendant des semaines et ont réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se disaient «intéressées» par une participation à ces événements. Mais combien sont vraiment descendues dans la rue? Encore une fois, difficile de savoir.

«Il y a aussi la question des gens qui s'étaient inscrits sur les événements publiés sur les réseaux sociaux et qui ne sont pas allés manifester physiquement. Ils étaient tout de même sympathisants. C'est une manifestation qui s'est concrétisée sur la voie publique, mais aussi sur les réseaux sociaux. C'est peut-être une nouvelle forme de contestation derrière son écran de smartphone ou d'ordinateur. Faut-il la prendre en compte? Je pense que oui. Des gens ont participé à la fois physiquement et virtuellement à ce mouvement», explique Axel Ronde.

En attendant, le chauffeur routier Éric Drouet, par lequel tout est parti avec la publication de sa page Facebook «Blocage national contre la hausse du carburant» le 10 octobre, a d'ores et déjà proposé de reprendre la rue. Sa nouvelle page «Acte 2 Toute la France à Paris!!!!» comptait déjà 23.000 participants et plus de 166.000 intéressés. De quoi provoquer une nouvelle bataille des chiffres.

 

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