«Gilets jaunes»: Macron face à la colère populaire

Ce 17 novembre, les «gilets jaunes» organisent des centaines de blocages routiers à travers le pays. Ils protestent contre la politique fiscale – notamment sur le carburant – du gouvernement. Inédit de par sa nature populaire, hétéroclite et complexe, le mouvement déroute les autorités. Nos envoyés spéciaux sont sur place à Paris et à Nîmes.
Sputnik

«Tout le monde est tétanisé. Ça peut partir en vrille.»

Cela a le mérite d'être clair. Surtout quand c'est un membre du gouvernement qui l'a confié à nos confrères du Figaro. C'est ce 17 novembre qu'Emmanuel Macron et le gouvernement passent au révélateur de la colère populaire. Les «gilets jaunes» ont promis d'organiser des centaines de blocages routiers pour protester contre la politique fiscale du gouvernement. Et ce ne sont pas les récentes annonces du Premier ministre Édouard Philippe, portant notamment sur une prime à la conversion des voitures polluantes plus généreuse, qui ont calmé les contestataires.

Le mouvement, qui se voulait à la base lutter contre la hausse des taxes sur les carburants, a peu à peu cristallisé la colère d'une partie du peuple contre l'Élysée et Matignon. Tout est parti d'une page Facebook nommée «Blocage national contre la hausse du carburant» et co-lancée le 10 octobre par Éric Drouet, un chauffeur routier. Une initiative qui a été suivie de centaines d'autres à travers le pays. À Paris, certains manifestants n'excluent pas d'investir le périphérique. D'autres parlent même de marcher sur l'Élysée.

«Environ 1.500 actions sont attendues sur le territoire et seulement un peu plus d'une centaine auraient été déclarées», a confié une source policière à l'AFP. Mais c'est précisément la nature même du mouvement qui inquiète les autorités.

Les forces de l'ordre sous pression

«Ce qui est difficile, c'est que l'on n'a pas une organisation syndicale — qui a l'habitude de faire une manifestation- qui l'organise. Par exemple, une manifestation, ça se déclare en préfecture. Là, très peu l'ont déclarée», déclarait le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, le 13 novembre. C'est en substance ce que confiait récemment à Sputnik France Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI de la Police nationale d'Île-de-France:

Gilets jaunes, «Poilus à l’assaut des taxes» ou «beaufs d’extrême-droite»?
«La spontanéité du mouvement et l'absence d'un organisateur identifié à sa tête font que nous ne sommes pas dans le cadre d'une manifestation classique. C'est une forme inédite que nous ne connaissons pas ou que nous avons peut-être connue il y a quelques années. Nous ne savons pas ce que va donner ce mouvement, mais si des milliers de personnes descendent dans la rue, cela relèvera de leur liberté et il sera compliqué de verbaliser.»

D'autant plus que certains de ses collègues ont clairement affiché leur sympathie pour le mouvement. «L'association Mobilisation des Policiers en Colère réitère son soutien à l'initiative lancée sur les réseaux sociaux à mettre en évidence leurs gilets jaunes "police", le 17 novembre prochain, signe de ralliement à ce mouvement de contestation», écrivait le 6 novembre sur Facebook l'organisation fondée par Maggy Biskupski, policière de 36 ans qui s'est suicidée le 12 novembre à son domicile de Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines.

«Unité SGP Police/FSMI-FO est solidaire de la journée Citoyenne du 17 novembre 2018 et demande à tous les collègues d'observer une journée blanche sans timbre-amende», a pour sa part annoncé le deuxième syndicat policier de France.

Le mouvement du 17 novembre, une révolte des gueux?
Des initiatives qui ont interpellé du côté des autorités. Éric Morvan, directeur général de la police nationale, a envoyé le 9 novembre un «télégramme» aux principaux responsables des forces de l'ordre. 20 Minutes a pu consulter le document. Il rappelle que les gardiens de la paix «ne peuvent s'associer à un rassemblement ou à une manifestation, quels que soient leur objet ou leurs modalités, en service, en tenue d'uniforme, armés ou en utilisant des matériels, des équipements ou des véhicules de service».

Si le soutien d'une partie des forces de l'ordre est le bienvenu pour les «gilets jaunes», ce n'est pas le cas des politiques. Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan ont appelé à soutenir le mouvement. Mais les «gilets jaunes» se veulent apolitiques, comme l'a rappelé à nos confrères de RMC Yves Garrec, gérant VTC, qui se trouve à l'origine de l'événement toulousain:

«J'ai été approché par deux personnes qui étaient de deux partis politiques différents qui m'ont posé des questions pour savoir d'où on allait partir, ce qu'on allait faire etc. Donc, c'est sûr qu'il risque d'y avoir de la manipulation, mais je les ai aimablement prévenus que nous n'accepterions ni parti politique, ni syndicat, ni aucune organisation et qu'ils seraient éjectés manu militari de la manifestation.»

Mais ce sont bien les casseurs que plusieurs organisateurs craignent de devoir «éjecter manu militari». L'ombre de possibles débordements plane sur la journée de mobilisation. Marine, organisatrice de l'action qui se déroulera à Brive-la-Gaillarde, en est consciente, même si elle reste positive. Elle s'est confiée à Sputnik France:

«Je pense que l'événement va bien se passer, la police m'a déjà contacté afin de faire le point sur la sécurité. Bien sûr que je suis un peu nerveuse, un peu stressée qu'il n'y ait pas assez de monde, par exemple. Mon but est que tout le monde se sente en confiance durant cette manifestation. Mes seules véritables craintes concernent les actes de vandalisme et de violence qui ne seront en aucun cas tolérés. Il reste quelques détails à régler, mais dans l'ensemble tout est prêt.»

Baptiste, l'un des organisateurs des blocages qui prendront place dans les Alpes-Maritimes, s'était confié à Sputnik France dans le cadre de notre enquête sur le mouvement du 17 novembre. Nous lui avons redonné la parole afin de savoir si tout était prêt pour le jour J:

«Afin d'anticiper au mieux, nous avons réussi à constituer un mouvement avec service de sécurité pour prévenir les actes d'éventuels casseurs, service médical pour les premiers secours et des marches à suivre très structurées afin de laisser un passage pour les véhicules de secours. Nous souhaitons laisser le choix aux citoyens ne voulant pas faire partie du mouvement. De plus, nous sommes en contact direct avec les forces de l'ordre pour prévenir d'éventuels débordements qui seraient incontrôlables par nous-mêmes.»

«La colère est trop forte et générale»: le mouvement du 17 novembre, prochain Mai 68?
Reste que ces craintes de débordements ou la peur du gendarme en ont d'ores et déjà découragé certains. Les autorités ont d'ailleurs rappelé que les personnes surprises dans des manifestations non déclarées ou interdites risquaient jusqu'à six mois d'emprisonnement et 7.500 euros d'amendes.

À Vitré, en Ille-et-Vilaine, un «ancien de mai 68» a confié à RMC avoir abandonné «faute de combattants», ses possibles troupes ayant eu peur d'une possible répression policière. Toujours selon RMC, du côté de Tarbes, les organisateurs ont préféré jeter l'éponge devant la véhémence de certains manifestants qui souhaitaient «bloquer les commerces» et «ouvrir les barrières de péages».

Mais du côté des organisateurs contactés par Sputnik France, l'heure est à la détermination.

«Nous avons beaucoup de retours de personnes déterminées à rester sur place le temps nécessaire. Certains ont même posé des jours de congés», explique Baptiste. Marine ira de son côté manifester avec le matériel adéquat: «Nous avons prévu de dormir sur place.»

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