Rétrogaming, quand la nostalgie devient une poule aux œufs d’or

Le rétrogaming fait de plus en plus d’adeptes. Cette catégorie de joueurs, auparavant boudée par les éditeurs et les constructeurs, devient la nouvelle cible à choyer. Comment expliquer cet engouement pour les jeux classiques? Sputnik a interrogé des joueurs et Philippe Dubois, président de l’association MO5.COM.
Sputnik

Un mercredi en 1991, après avoir regardé au choix un épisode des Chevaliers du Zodiac, de Nicky Larson ou du Collège fou, fou, fou sur le Club Dorothée, vient le moment fatidique d'allumer sa Mega Drive pour une partie de Streets of Rage. Si ce programme idyllique provoque chez vous une bouffée de nostalgie et que vous êtes toujours en mesure de rallumer la console phare de Sega, vous êtes à coup sûr un rétrogamer. Le rétrogaming, qu'est-ce que c'est? C'est simplement le fait de jouer à des jeux vidéo ou sur des consoles de générations précédentes, qui ne sont plus commercialisées.

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Selon un sondage réalisé par l'IFSE (Interactive Software Federation of Europe) et Gametrack (Ipsos Connect) pour GamesIndustry, cette tendance se généralise. 49% des joueurs européens déclarent aimer rejouer à des jeux rétro et 41% d'entre eux expliquent avoir envie d'essayer des titres qu'ils ont raté dans leur jeunesse.

Les rétrogameurs, une cible pour les constructeurs

Cette catégorie de joueurs est désormais très prisée par les éditeurs et les constructeurs, même si ces derniers les ont boudés par le passé, comme l'explique Philippe Dubois, président de l'association MO5.COM, interrogé par Sputnik. «Au bout d'un moment, les éditeurs, les constructeurs historiques tels que Nintendo, ou d'autres à venir, ont pris en considération ce mouvement qui a commencé dans les années 2000.»

«Ce rétrogamer a un certain pouvoir d'achat [34 ans est l'âge moyen du joueur de jeu vidéo en France, ndlr] donc ils se sont dits: pourquoi ne pas utiliser ce mouvement à bon escient et faire de l'argent avec ces gens qui aiment le rétrogaming, afin de leur revendre une vieille console, notre vieille machine, celle pour qui les joueurs ont, certainement, beaucoup d'affect lorsqu'elle est sortie.»

Dans un marché du jeu vidéo qui se porte à merveille en France, avec une progression du chiffre d'affaires en 2017 de 18% par rapport à 2016, l'industrie vidéoludique pèse désormais 4,3 milliards d'euros (données du SELL).Le rétrogaming est un marché de niche, mais s'avère être très porteur. Ainsi en 2017, 9% des ventes de consoles de salon étaient des rééditions, bien aidé par la commercialisation de titres mythiques sur les consoles NES mini et Super NES mini — plus de 10 millions d'unités écoulées dans le monde depuis leur lancement. Avec l'arrivée très prochaine sur le marché de la PlayStation Classic (3 décembre 2018) et Sega Mega Drive mini (sortie prévue en 2019), il ne fait aucun doute que la tendance va s'accentuer. Simon, un joueur interrogé par Sputnik, fait partie des amateurs de consoles classiques.

«Je joue toujours beaucoup à des jeux retro. J'ai dernièrement craqué pour la super NES mini. J'ai un Raspberry Pi [micro-ordinateur, ndlr] qui me sert de console d'émulation, je joue également beaucoup sur ces plateformes.»

Comment expliquer cet engouement pour les jeux rétro? Pour Philippe Dubois, la réponse est simple: ce sont les consoles qui sont actuellement le plus grand public, car axées sur des valeurs positives comme le partage, les amis, la famille, notamment grâce à la relative absence de violence dans ces jeux.

«Ces jeux ne sont pas du tout photoréalistes, ils ont des résolutions graphiques antédiluviennes, ils sont en 300 x 200 pixels […] Avec cette contrainte technique, les jeux vidéo de l'époque n'avaient quasiment aucune notion de violence intégrée dans l'œuvre, on ne voyait que très rarement du sang, excepté dans des jeux comme Mortal Kombat», déclare Philippe Dubois.

Par ailleurs, le président de MO5.COM rappelle qu'à l'époque de «ceux qui ont connu ces machines, il n'y avait évidemment pas Internet. Il n'y avait pas de smartphones, donc le seul moyen de partager des parties de jeux vidéo, c'était de se déplacer physiquement et d'aller chez les amis.

«C'était de grands moments de partage, mais autour d'une machine, autour d'une œuvre potentiellement jouable à plusieurs. Les premiers jeux jouables à quatre remontent à la fin des années 70.»

Simon abonde dans ce sens: «je joue essentiellement à deux types de jeux rétro: les "party games" [jeu de soirée, ndlr] ou "couch games" [jeu en multijoueur, ndlr]. C'est à dire des jeux jouables à plusieurs entre copains ou entre midi et deux au bureau. Pourquoi ça, plutôt que des jeux récents? Essentiellement parce qu'ils sont plus simples et plus rapides. Les limitations techniques ont créé des jeux épurés et instantanément appréciables.»

Les jeux vidéo «c'était mieux avant»?

Pour Simon, il y a bien entendu l'aspect nostalgie, mais pas seulement.

«Je joue aussi pas mal à des vieux jeux de rôles comme Final Fantasy, Xenogears ou Suikoden. C'est l'occasion d'un "trip" nostalgique ou de faire des jeux que je n'ai pas eu l'occasion de faire à l'époque.»

Pour Philippe Dubois, «le côté "c'était mieux avant", comme tout mouvement culturel, il y a des extrêmes.» Il poursuit, «pour la grande majorité, ce sont simplement des joueurs de jeux vidéo.»

«Intellectuellement, lorsque vous êtes fan de quelque chose, que ce soit de cinéma ou de bande dessinée par exemple, assez naturellement vous devriez vous intéresser à ce qui a été créé avant. Le jeu vidéo, c'est pareil. Si vous appréciez les consoles de maintenant qui sont d'un réalisme dithyrambique, avec des univers incroyables, vous devriez vous intéresser à ce qui a été produit avant.»

Et de conclure,
«Donc potentiellement, le joueur se rééquipera plus tard ou il utilisera un émulateur, ou d'autres moyens, mais il s'adonnera fatalement au rétrogaming.»

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