La mort d’un opposant vénézuélien, au-delà du «brouillard de guerre» médiatique

Dix jours après la mort d’un élu de l’opposition vénézuélienne au siège des services de renseignements à Caracas, deux versions s’opposent. Suicide selon le gouvernement, assassinat pour l’opposition. Maurice Lemoine, journaliste de terrain, et Claudia Salerno, ambassadrice du Venezuela auprès de l'UE, ont répondu à nos questions. A vous de juger!
Sputnik

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Dans le cadre de l'événement «Venezuela, derrière le décor» organisé à Bruxelles à l'initiative de Zin TV, une Web-télé associative belge, Sputnik a rencontré Maurice Lemoine, journaliste spécialiste de l'Amérique latine et Claudia Salerno, ambassadrice du Venezuela auprès de l'UE. Le premier est un fin connaisseur du terrain qu'il a arpenté durant plusieurs décennies et il nous livre une analyse des enjeux géopolitiques qui sous-tendent l'ébullition sociale actuellement au Venezuela. La seconde défend la politique gouvernementale et dénonce l'influence de l'opposition vénézuélienne auprès des médias européens.

Le 8 octobre dernier, Fernando Albán, un conseiller municipal de l'une des cinq municipalités de Caracas et membre du parti d'opposition Primero Justicia, est retrouvé mort en bas du bâtiment des services de renseignements vénézuéliens. Deux thèses s'opposent autour de sa mort.
Pour Tarek William Saab, procureur général de la République du Venezuela nommé par l'Assemblée constituante, il s'agit d'un suicide. Il affirme que

«Fernando Albán a demandé à aller aux toilettes et une fois là-bas, il s'est jeté dans le vide depuis le dixième étage.»

Néanmoins, Primero Justicia, la formation politique de Fernando Albán, et plus largement la coalition d'opposition vénézuélienne dénoncent un assassinat. Le député et membre de son parti Juan Pablo Guanipa croit savoir que

«les autorités ont soumis Fernando Albán à des tortures et malheureusement, ils l'ont tué. Il a été tué par la dictature!»

Henrique Capriles, le candidat de Primero Justicia lors des deux dernières présidentielles, réclame une union nationale:

« face à une telle tragédie, c'est plus que jamais le moment d'être unis. Je crois qu'il est de notre devoir d'exiger, d'insister et d'utiliser tous les recours pour qu'il y ait une enquête transparente et qu'il puisse y avoir une justice! »

Une députée du même parti politique, Dinorah Figuera, a même accusé le procureur général du Venezuela Tarek William Saab d'être

«responsable et complice de la violation de l'ensemble du système de la procédure, du droit à la défense, de la présomption d'innocence et de l'enlèvement qui a été commis contre une figure de l'autorité de la ville de Caracas.»

À rebours de cette vision, l'ambassadeur du Venezuela en France Michel Mujica affirme de son côté:

«Les enquêtes sont en cours. Fernando Albán a dit qu'il voulait aller aux toilettes et il s'est déplacé jusqu'à la fenêtre panoramique du 10e étage, d'où il s'est jeté dans le vide. L'expertise judiciaire est en cours. Et il faut rester prudent. Nous devons attendre les conclusions du bureau du procureur du Venezuela qui doit logiquement bénéficier d'un appui objectif et raisonnable.»

C'est aussi l'avis de Claudia Salerno, l'ambassadrice du Venezuela en Belgique et auprès de l'Union européenne.

Elle estime que l'enquête a été menée par un corps indépendant, lequel a conclu que Fernando Alban s'était bien suicidé. Les enquêteurs ont mené leur enquête autour du bâtiment des services de renseignement, auprès des personnes qui étaient responsables de la surveillance du détenu et auprès de deux médecins-légistes, qui ont déterminé que Fernando Albán était vivant lorsqu'il a subi l'impact de sa chute au sol.
Claudia Salerno affirme en conséquence que

«toutes les institutions officielles de l'État prennent ce cas très au sérieux. Mais pour le respect de la victime, de sa famille, et de la condition humaine, il ne faut pas utiliser cette situation dramatique pour des intérêts politiques. L'hypothèse extrême [de l'assassinat] n'est pas scientifiquement prouvable. Même Henrique Capriles [le candidat de l'opposition à l'élection présidentielle de 2012, ndlr] a dénoncé l'utilisation politique de ce fait malheureux.»

Elle ajoute que la politique des institutions européennes envers le Venezuela

«suit le mandat de Donald Trump. Depuis les positions les plus radicales du Président des États-Unis, nous avons assisté avec malheur et regret au fait que certains pays de l'Union européenne ayant un grand pouvoir décisionnaire se plient à la position des USA. Pourtant, nous entretenons une relation longue et solide avec l'Union européenne, et partageons des valeurs communes.»

En conséquence, les sanctions de l'Union européenne se sont ajoutées aux sanctions économiques et commerciales mises en place par les États-Unis, nuisant selon elle au pouvoir d'achat des Vénézuéliens.

Rafael Abril et Thomas Michel, les réalisateurs du documentaire «Venezuela en temps de guerre», attestent qu'en dépit des sanctions internationales, le Président du Venezuela Nicolás Maduro bénéficie d'un fort soutien au sein de la population vénézuélienne. Pour ces deux cinéastes, la droite vénézuélienne serait surreprésentée dans les médias occidentaux, et chercherait à donner l'impression d'une homogénéité de points de vue sur la situation au Venezuela.

«Seul le point de vue de l'opposition est présenté dans les grandes agences de presse francophones comme Belga en Belgique ou l'AFP en France. Tous les grands médias reprennent ce point de vue qui ne montre pourtant qu'une partie de la vérité, celle des quartiers riches de Caracas.»

L'ambassadrice Claudia Salerno renchérit:

«Les médias constituent un pouvoir en soi. Les sujets abordés par la presse européenne ne sont que l'écho des opinions données par l'opposition [politique vénézuélienne, ndlr], que ce soit dans le pays ou à l'extérieur.»

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Maurice Lemoine, journaliste indépendant spécialiste de l'Amérique latine, donne quelques éclairages sur l'enjeu géopolitique que constitue le Venezuela, qui détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole (près de 18% des réserves mondiales).
Maurice Lemoine affirme que

«le Venezuela subit une déstabilisation principalement depuis la mort d'Hugo Chávez et l'arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro. Cette déstabilisation s'appuie sur quatre piliers. Premièrement: la déstabilisation économique par la création artificielle de pénuries, comme celles organisées au Chili en 1973 sous Salvador Allende. Deuxièmement: la manipulation des taux de change. Troisièmement: la campagne médiatique, qui présente cela comme l'incurie de Maduro. Quatrièmement: les sanctions économiques de Donald Trump, qui ont été permises par un décret passé par Barack Obama en 2015 et qui a fait du Venezuela une "menace exceptionnelle pour les Etats-Unis."»

Alors, la mort de Fernando Albán est-elle attribuable à un suicide ou à un assassinat?
Impossible pour l'heure de tirer une conclusion définitive et impartiale.
Souvenons-nous simplement de la maxime du sénateur des États-Unis Hiram Warren Johnson, reprise par le romancier britannique Rudyard Kipling:

«Quand une guerre éclate, la première victime est toujours la vérité.»

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