Affaire Alstom: l’Élysée pointé du doigt par le président de la commission d’enquête

«Largement pervertie», «inversion du processus», la procédure de contrôle des investissements en France a été pointée du doigt par le président de la commission d’enquête sur la politique industrielle du pays. Il dénonce une «cécité», une «imprévision» et un «entre-soi» qui, au sommet de l’État, a failli à protéger les intérêts nationaux.
Sputnik

«J'ai acquis la conviction qu'en autorisant la vente d'Alstom à General Electric, l'État a failli à préserver les intérêts nationaux.»

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Le député Les Républicains (LR) Olivier Marleix, n'a pas mâché ses mots jeudi 19 avril, lors d'une conférence de presse à l'Hôtel de Lassay, bâtiment mitoyen de l'Assemblée nationale. Selon Olivier Marleix, Président de la commission d'enquête en charge d'examiner les décisions de l'État en matière de politique industrielle (Alstom, Alcatel, STX, etc.), la procédure de contrôle des investissements étrangers en France «est largement pervertie», avec une «inversion du processus».

En effet, le député pointe du doigt des décisions prises à l'Élysée —et non à Bercy- concernant tant la cession au printemps 2014 de la branche énergie du fleuron industriel français à son concurrent américain General Electric, que celle de fondre ses activités ferroviaires dans un conglomérat avec l'allemand Siemens trois ans plus tard. Un court-circuitage de Bercy qui n'aurait pas permis d'identifier toutes les conséquences pour les intérêts de la France, selon le député LR.

Un constat sévère de l'élu à l'encontre du rôle joué par l'exécutif, que ne partage pas son homologue LREM Guillaume Kasbarian, rapporteur de la Commission. Pour le député de la majorité, semblant reprendre la ligne de défense de l'ancien PDG d'Alstom, Patrick Kron, le groupe souffrait d'un manque de trésorerie et n'avait pas su atteindre la «taille critique» lui permettant de subsister sur son marché.

Une analyse —exclusivement économique- qui reflète mot pour mot la conclusion du rapport de la commission d'enquête, adopté dans la matinée même: Alstom n'avait «ni la taille critique ni les ressources financières pour faire face seul […] aux bouleversements du marché de l'énergie.»

Des arguments, entendus et répétés depuis le début de l'affaire, que Loïk Le Floch-Prigent ancien président d'Elf Aquitaine, Gaz de France et de la SNCF a récemment qualifié dans une tribune de «raisonnement simpliste», pointant du doigt tant l'état d'esprit général en vigueur dans les grandes entreprises industrielles françaises que les mauvaises décisions stratégiques prises par la direction d'Alstom.

«Le dilemme n'était donc pas "manger ou être mangé", mais quels étaient les secteurs où l'excellence était claire et ceux où elle ne l'était pas», explique l'ancien grand patron.

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Il faut dire que le fait que l'État puisse accepter la cession d'un fleuron industriel, qui plus est dans un secteur stratégique, au nom de la préservation de l'emploi, apparaît d'autant plus ubuesque qu'au niveau de leurs activités ferroviaires, non seulement Alstom faisait jeu égal avec Siemens, mais avait un carnet de commandes bien plus fourni (34,8 milliards contre 7,8 milliards d'euros). C'est pourtant l'Allemand qui aura le contrôle du conglomérat.
Des décisions prises au sommet de l'État et qui, logiquement, ne peuvent que contribuer à l'affaiblissement du tissu économique et industriel du pays, ce qui se répercutera sur les Français.

«Il y a eu démission de l'appareil d'État, démission du Président de la République sur cette affaire avec notamment la volonté du ministre des Finances à pousser la vente d'Alstom à General Electric au motif que c'était- paraît-il —une coopération industrielle gagnante-gagnante, ce qui a totalement été démenti par les faits,»

déclarait à notre micro l'ancien député LR Jacques Myard, alors que nous l'interrogions à l'occasion de de la présentation du projet de rapport ainsi que de la dernière audition —ouverte à la presse- celle du ministre de l'Économie Bruno le Maire, jeudi 12 avril. Ancien député LR, il avait en son temps réclamé la constitution d'une telle commission d'enquête par le Parlement, s'alarmant de la «véritable offensive» menée par les États-Unis dans le monde des multinationales, via le caractère extraterritorial de leurs lois.

Jacques Myard, qui comme beaucoup avait suivi l'audition de Patrick Kron, retransmise depuis l'Assemblée le 04 avril. L'ancien PDG d'Alstom, dont la prestation n'avait visiblement pas convaincu les députés de la XVe législature, tout comme Jacques Myard qui l'avait auditionné en Commission des affaires économiques, sous la mandature précédente. «J'ai été frappé par le fait qu'il était extrêmement mal à l'aise,» nous avait-il confié. Une impression qui faisait alors consensus tant à droite qu'à gauche.

«Monsieur Kron, à mon sens, a failli. Certains vont même dire que c'est une réelle trahison.»

Il faut dire que certains éléments avancés à l'époque par le PDG d'Alstom paraissent incongrus, mettant en avant sa volonté d'éviter un «bain de sang social», la vente à General Electric s'étant finalement soldée par une pluie de plans sociaux suppression des doublons oblige entre le vainqueur de l'acquisition et… son ancien concurrent. Des licenciements qui, malgré l'engagement de GE auprès de François Hollande de créer 1.000 emplois net dans ses activités industrielles d'ici fin 2018, n'avaient pas vraiment surpris.

«On y met des garanties, mais auxquelles personne ne croit. Il faut arrêter d'être hypocrite. On habille la chose pour que le ministre de l'Industrie ne perde pas la face»,

lâchait en septembre dernier Gilles le Gendre, député LREM, après la diffusion du documentaire «Guerre fantôme: La vente d'Alstom à General Electric» sur la chaîne parlementaire (LCP). Le député se faisait insistant sur le fait qu'«il n'y a pas de fusion entre égaux, ça n'existe pas, il y a toujours un gagnant et le gagnant est toujours un gagnant total.»

Une cession à l'américain qui déjà à l'époque interpellait. Face à GE, la contre-offre menée par les conglomérats japonais Mitsubishi Heavy Industries et Hitachi, appuyé par l'allemand Siemens, était particulièrement généreuse et permettait à l'État français de garder le contrôle de son fleuron industriel qui, par ailleurs, n'aurait pas été amputé de sa branche énergie.

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Pourtant, le Premier ministre de l'époque, Manuel Valls, déclarait que l'État français n'avait «pas de préférence» et Patrick Kron rejetait la contre-offre dans la foulée. Le destin de la branche énergie d'Alstom (70% de l'activité du groupe) était scellé, tombant —avec ses brevets et ses clients- dans l'escarcelle américaine. Des conditions, «extraordinaires», pour une acquisition dont Jeff Immelt, PDG de General Electric, semble lui-même avoir du mal à se remettre, soulignant lors d'un entretien aux Échos, qu'il s'agit d'«une chance qu'on ne voit qu'une fois par génération».

Et pour cause, dans la corbeille de la mariée, le brevet de la turbine Arabelle. Une «pépite» française, qui constituait «notre meilleure carte de visite» sur le marché mondial du nucléaire, pour reprendre les mots d'une autre tribune de Loïk Le Floch-Prigent, mais parue en 2015, où il soulignait l'importance de garder une telle maîtrise technologique dans le giron français. Mais il n'en sera rien et les Américains obtiendront les turbines (visibles, ici, en bonne place dans le catalogue GE).

«Dans cette affaire-là, on a été assez naïfs de ne pas trouver de ne pas trouver de solution juridique pour défendre nos intérêts stratégiques»,

déclarait en septembre dernier, toujours dans Droit de suite, la députée UDI-Les constructifs de l'Eure-et-Loir, Laure de la Raudière. L'élue déplorait que les pistes juridiques et législatives n'aient pas pu être creusées à temps dans ce dossier afin de protéger les intérêts français. «On n'a pas envie, finalement, que ce soit les Américains qui récupèrent nos savoirs faire historiques en matière de turbines… et c'est le cas,» concède-t-elle. Moins fataliste, pour Jacques Myard, c'est une «véritable trahison de l'appareil d'État face aux pressions américaines».

Car rappelons à cet effet, que les turbines Arabelle équipent notamment les réacteurs des centrales nucléaires françaises ainsi que de la flotte nucléaire française. Des éléments particulièrement stratégiques, au centre de la souveraineté énergétique et militaire de la France et dont l'entretien, aujourd'hui, incombe à General Electric, qui n'a pas perdu son temps pour exercer un chantage sur l'État français, pour renégocier en sa faveur les contrats d'entretien des turbines des 58 réacteurs nucléaires français.

Pour rappel, après cette vente à GE, effectuée au nom de l'intérêt des salariés, Patrick Kron quitte Alstom avec une prime de 4,5 millions d'euros. Une prime exclusivement conditionnée par la conclusion de la vente à General Electric. De quoi provoquer des haut-le-cœur, même chez nos libéraux, «c'est une forfaiture», se serait ainsi écrié, Emmanuel Macron à l'évocation de cette prime.

Pourtant, malgré cet emportement, le rôle d'Emmanuel Macron dans la vente d'Alstom à General Electric semble central. Dans le documentaire «Guerre fantôme: La vente d'Alstom à General Electric», on y voit celui qui n'est encore qu'un secrétaire général adjoint à l'Élysée, inconnu du grand public, en fervent défenseur d'une non-intervention de l'État, s'opposant à l'idée d'imposer des contreparties à GE. «Nous ne sommes quand même pas au Venezuela,» aurait-il ainsi déclaré le futur ministre de l'Économie à François Hollande. Emmanuel Macron, qui, comme le regrette le député LFI de Seine-Saint-Denis Bastien Lachaud, membre de cette commission d'enquête, n'a pas pu être auditionné. 

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