10 ans d'indépendance du Kosovo: nos attentes «étaient beaucoup plus élevées»

Pristina vient de célébrer le 10e anniversaire de son indépendance autoproclamée par rapport à la Serbie, une occasion pour Sputnik de demander à un spécialiste de dresser un bilan de cette décennie tant sur le plan international qu'interne. Tout en pointant une série d'améliorations, ce dernier constate que le Kosovo reste encore en crise.
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Le directeur exécutif de l'Institut kosovar pour la recherche et le développement politique, doctorant au Centre for European Studies de l'Université de Gand, Krenar Gashi, a expliqué à Sputnik quelle était la situation politique et économique du Kosovo après une décennie d'indépendance.

Krenar Gashi: Si vous pensez à l'atmosphère et aux célébrations qui ont eu lieu il y a 10 ans, lors de la déclaration d'indépendance, l'enthousiasme, bien sûr, était bien plus élevé, cette chose s'est dissipée au cours de ces 10 dernières années. Qu'a eu le Kosovo sur le plan interne et externe pour consolider son statut? Si nous voulons comparer le niveau de vie dans le pays, entre ce qu'il a été il y a 10 ans et la situation actuelle, alors la situation s'est nettement améliorée. Cependant, les attentes du peuple du Kosovo étaient beaucoup plus élevées. Personne à l'époque ne pensait qu'après 10 ans d'indépendance nous serions encore aux prises avec un problème macropolitique. Personne ne pensait que l'économie continuerait à en pâtir, et surtout personne ne pensait que le Kosovo serait encore loin de l'Union européenne sur le plan de l'intégration. Il y a donc beaucoup de petites angoisses à rassembler. Donc, entre ce que les gens attendaient et les résultats obtenus, il y a une différence. Mais si vous comparez la situation de façon réaliste, alors, c'est incomparable. 10 ans après, le Kosovo est complètement différent. Le pays et la société essaient de profiter et d'intégrer le côté sociétal et politique de l'indépendance.

Sputnik: Vous avez mentionné beaucoup de déception par rapport à ce qui était attendu, pouvez-vous pointer la raison pour laquelle les changements que les gens attendaient il y a 10 ans ne se sont pas concrétisés?

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Krenar Gashi: Eh bien, je pense que les relations internationales dans leur ensemble et les sciences politiques, ne peuvent que commencer par l'image dite macropolitique de la politique mondiale. Comme vous le savez, le Kosovo a unilatéralement proclamé son indépendance, ce qui n'a pas été le cas au Conseil de sécurité des Nations unies […], ce qui fait que l'image de l'État à l'étranger a du mal à se consolider. Il y avait une politique étrangère serbe active pour arrêter la reconnaissance du Kosovo, donnant une image globale d'un Kosovo encore en crise.

C'est une fois que nous aurons changé cette image que nous pourrons nous occuper des problèmes de développement, mais malheureusement les deux aspects sont connectés. Pour un petit pays dont l'économie est en difficulté comme le Kosovo, les investissements directs étrangers sont importants. Cependant, le premier obstacle immédiat est la situation politique, personne n'investirait dans un pays considéré comme politiquement instable, il y a un mélange de différentes raisons, mais je dirai que l'image macropolitique a été le plus grand obstacle.

Sputnik: Vous avez parlé d'instabilité politique, quelle est la cause première de cette instabilité et cela s'est-il amélioré au cours des 10 dernières années?

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Krenar Gashi: C'est le cas. Il y a eu une amélioration significative notamment à travers le dialogue à l'UE entre Belgrade et Pristina. Il faut comprendre que la sous-communauté du Kosovo a activement ajusté les institutions du pays à l'indépendance déclarée. Et elle a lutté pour gérer son propre système parallèle, habituellement aidé par la Serbie, mais pas tellement récemment. Donc ce que nous avons vu depuis 2013 est un changement lent et progressif de cette intégration et du bien-être des Serbes qui a été le plus grand défi interne pour les autorités du Kosovo. Cependant, l'instabilité politique est également impulsée par les relations avec la Serbie, et la perception d'une inquiétude grandissante chez les gens s'est répandue, car nous disons que 10 ans après l'indépendance du Kosovo, nous dépendons encore beaucoup de la Serbie. Il s'agit du cadre et des relations internationales du Kosovo. Cependant, il y a aussi une lutte interne. Comme dans chaque société en transition, les phénomènes de la corruption, le clientélisme politique et d'autres sont des facteurs, certes minimes, mais ajoutés à l'instabilité politique, ils jouent un rôle important.

Sputnik: Selon vous, quelles sont les chances de normaliser les relations entre Pristina et Belgrade?

Krenar Gashi: Si vous regardez la discorde du nouveau texte que l'UE a présenté comme une stratégie d'élargissement, et surtout si vous regardez les différentes versions de ce texte avant que le dernier ne soit publié, il y a un sentiment qu'il existe un consensus au sein de l'Union européenne pour préconiser une solution finale qui serait un accord juridiquement contraignant entre le Kosovo et la Serbie, mais l'UE ne peut pas vraiment le faire seule, un soutien plus large de la communauté internationale est nécessaire. Les États-Unis ont été l'un des plus fervents partisans de l'indépendance du Kosovo depuis le début, mais pour une sorte d'accord révolutionnaire qui clôturerait définitivement le chapitre de la guerre entre le Kosovo et la Serbie, un consensus plus large de la communauté internationale est nécessaire. Pour ce qui est des délais, je pense que l'Union européenne met tout en œuvre pour mener une telle négociation et respecter un accord juridiquement contraignant d'ici la fin de l'année ou, au plus tard, au milieu de l'année prochaine. Donc, à cet égard, il y a un changement politique à la fois dans l'élite politique du Kosovo et de la Serbie. Mais quand il s'agit de normaliser les relations entre eux, ils ne sont pas très optimistes quant à la façon dont un tel accord sera respecté. Les gens n'ont pas l'habitude de communiquer entre eux, donc la mise en œuvre et l'impact d'un tel accord prendraient un peu plus de temps, je pense.

Sputnik: Une récente illustration de The Guardian a qualifié le Kosovo de 51e État américain. Que pouvez-vous en dire? Vous avez beaucoup parlé de l'UE, que pouvez-vous dire des restes de l'influence américaine au Kosovo aujourd'hui?

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Krenar Gashi: C'est une bonne blague. Nous en avons ri depuis la fin de la guerre en 1999. Nous voulions devenir le 51e État américain, mais la politique étrangère américaine au Kosovo a beaucoup changé. Au cours de la présidence Obama, principalement en raison d'autres intérêts géopolitiques des États-Unis, la politique étrangère américaine au Kosovo a, en quelque sorte, reculé, il va sans dire que les Américains sont toujours un facteur important dans la politique étrangère du Kosovo. Dans les relations internationales de notre pays, la direction a été laissée principalement à l'Union européenne, en ayant également à l'esprit que cette dernière a une approche plus large, multidimensionnelle et plus visionnaire des Balkans occidentaux. En ce qui concerne les sentiments, les Albanais du Kosovo sont encore, à ce jour, probablement le peuple le plus pro-américain en Europe, principalement en raison du fait et de la perception de la guerre, surtout suite à l'intervention de l'Otan. Cependant, la sensibilisation des gens à l'égard de la communauté internationale et le rôle qu'ils jouent dans le développement du pays se sont progressivement améliorés. Aujourd'hui, par exemple, la communauté internationale en général, et en particulier l'ambassade américaine, n'est plus l'acteur clé en matière de politique publique et de développements au Kosovo.

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