Le pétroyuan va-t-il bientôt remplacer le pétrodollar?

Après des décennies d’hégémonie du pétrodollar, la Chine, principal acheteur de pétrole au monde, pourrait lancer des contrats à terme en yuans. Sa première tentative en ce sens remonte à 1993.
Sputnik

Suite au succès du lancement d'essai en décembre dernier, qui a lancé un défi aux marques-étalon mondiales Brent et WTI, la Chine lancera le 26 mars à Shanghai ses contrats à terme sur les livraisons de matières premières, annonce le régulateur national des titres boursiers. Selon Vestifinance.

Malgré la publication de plusieurs détails (on sait notamment que chaque lot représentera 1 000 barils), les informations précises sur les stocks seront annoncées à l'approche de la date du lancement.

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L'année dernière, la Chine a dépassé les États-Unis pour devenir le premier importateur de pétrole au monde: ses achats se chiffrent à 8,43 millions de barils par jour — le volume nécessaire pour répondre aux besoins des raffineries publiques et privées.

Les réserves stratégiques de la Chine ont atteint des millions de barils. Les entreprises privées sont obligées de respecter les quotas d'achat établis par le gouvernement et ne peuvent pas acheter les volumes dont elles ont besoin. Cette année, ces quotas ont été élargis.

«Le marché chinois des contrats à terme constitue un profond réservoir de liquidités, auquel les traders internationaux réclament l'accès depuis des années», fait remarquer John Browning, directeur associé de BANDS Financial Ltd.

Les investisseurs internationaux pourraient rester prudents, mais les contrats pétroliers à terme en yuans susciteront sans doute une vague d'enthousiasme chez les Chinois. 

Les chambres internationales de commerce telles que Mercuria Energy Group, Vitol Group ou Glencore pourraient théoriquement utiliser ces contrats à terme pour les opérations d'arbitrage et de couverture, souligne Chen Tong de First Futures Co. Et d'ajouter que ces titres pourraient être attractifs pour les établissements financiers tels que les fondations et les banques d'investissement.

«On a d'abord besoin d'un volume important d'opérations actives, ce qui constituera un repère commercial pour les entreprises nationales, remarque Chen Tong. Quant à l'internationalisation du yuan, cela correspond parfaitement à l'objectif de pousser de plus en plus de pays producteurs à renoncer aux contrats pétroliers en dollars».

Où va le marché du pétrole?
The South China Morning Post souligne que le lancement des ventes fin mars confirme les prévisions des acteurs du marché, qui considèrent que les contrats pétroliers ne seront pas approuvés avant la fin de la session annuelle de l'Assemblée nationale populaire qui débutera le 5 mars prochain.
«Ce sera un premier pas vers l'augmentation des prix du pétrole, estime Wang Feng, président de Ye Lang Capital. Un chiffre d'affaires élevé n'est pas forcément un repère de prix».

«La mondialisation est un processus long… Les contrats pétroliers de la bourse de Shanghai sont tout simplement un moyen de couverture en yuans pour les entreprises pétrolières nationales et les consommateurs. Il faudra plusieurs années pour que ces titres deviennent un étalon régional», analyse-t-il.

Selon les sceptiques, cette perspective est pourtant peu réaliste car le gouvernement central garde le contrôle de la monnaie nationale.
Bien que ce processus donne une nouvelle impulsion à la libéralisation du yuan, il reste des obstacles considérables liés à la volatilité et au reflux des capitaux, qui définiront le rythme du processus.

Les analystes font remarquer que le commerce pétrolier s'appuie sur le dollar depuis les décennies, et que les vieilles habitudes ont tendance à être très persistantes. Mais la question ne se limite pas aux habitudes: elle concerne également la transparence des opérations. Pékin ne cache pas sa volonté de transformer le yuan en devise internationale, mais on doute que son attachement au contrôle des mouvements des capitaux puisse attirer les investisseurs internationaux malgré les efforts chinois en matière de transparence et de liberté des marchés financiers.

Il serait raisonnable, à long terme, qu'une partie considérable des échanges pétroliers s'effectue dans la devise de l'importateur principal. Mais il faudra tout de même des années avant que le yuan n'évince le dollar.

La Chine veut que le yuan devienne la nouvelle devise internationale de réserve, mais le pays devra passer du statut d'exportateur important à celui d'importateur majeur, ce qui pourrait renforcer sa monnaie mais entraîner un déficit commercial.

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L'accès du yuan à un statut international réduirait inévitablement la compétitivité des produits chinois à l'export, ce qui serait difficilement acceptable pour Pékin — au moins à court terme. A long terme, l'initiative «La ceinture et la route» permettra d'élargir la présence de la Chine dans le monde et son influence dans différents secteurs.

La transformation du yuan en pétroyuan prendra des années, ce qui permettra aux industries chinoises de s'adapter aux nouvelles réalités. La Chine est déjà passée de l'industrie lourde au secteur des services: ce processus est donc appelé à s'accélérer et à s'élargir.

Certains estiment que l'hégémonie du dollar est loin d'être remise en question. D'autres affirment que la baisse actuelle des volumes du commerce mondial en yuans constitue une autre raison pour que la Chine progresse plus rapidement.

Comme l'a indiqué le président russe Vladimir Poutine il y a deux mois lors du sommet des BRICS à Xiamen, «la Russie partage la préoccupation des pays des BRICS concernant le caractère injuste de l'architecture financière et économique globale, qui ne tient pas compte du poids grandissant des pays dont les marchés sont en cours de formation. Nous sommes prêts à coopérer avec nos partenaires afin de favoriser les réformes de la régulation financière internationale et de surmonter l'hégémonie excessive d'un nombre limité de devises de réserve».

Comme l'a récemment remarqué le journaliste Pepe Escobar, «la remise en cause de l'hégémonie excessive d'un nombre limité des devises de réserve est le meilleur moyen politique de parvenir à ce que les BRICS évoquent depuis des années: contourner l'influence du dollar et du pétrodollar».
Pékin est prêt à intensifier ses efforts en ce sens. La Chine lancera bientôt ses contrats pétroliers en yuans, ce qui signifie que la Russie et l'Iran — autre acteur majeur de l'intégration eurasiatique — pourraient contourner les sanctions américaines grâce aux marchés énergétiques en devises nationales ou en yuans.

Certains estiment que le yuan pourrait être complètement converti en or sur les bourses de Shanghai et de Hong Kong.

Cette nouvelle triade pétrole-yuan-or serait une victoire absolue: si les fournisseurs d'énergie préféraient payer en or et pas en yuans, cela ne poserait alors aucun problème. L'essentiel réside dans la possibilité de contourner le dollar.

Les projets chinois sont en train de se concrétiser, plus de 20 ans après qu'a été formulée l'idée de réunir les conditions nécessaires pour le développement du pétroyuan, en 1993.

Selon Adam Levinson, gestionnaire de la fondation Graticule Asset Management Asia, cela serait un «signe de réveil» pour les investisseurs qui n'ont accordé aucune attention à ces projets jusqu'à présent.

Quoi qu'il en soit, tous les analystes ne sont pas certains que c'est le pétroyuan qui sera le facteur-clé de la chute du pétrodollar. «La base des contrats pétroliers n'a pas vraiment d'importance», affirme Mike Shedlock de Mish Talk, qui reste toutefois pessimiste en ce qui concerne la viabilité du pétrodollar.

S'agit-il de la fin du pétrodollar au Moyen-Orient? Oui, mais le yuan n'a rien à voir dans cette évolution.
Si les États-Unis coupaient leurs échanges commerciaux avec le Moyen-Orient, il ne serait plus nécessaire à ces derniers d'accumuler des réserves en dollars.

La Chine est actuellement le principal importateur mondial de pétrole. Si elle affichait un déficit commercial important avec les pays de l'OPEP, il serait raisonnable pour ces derniers de créer des réserves en yuans — monnaie en laquelle les pays de l'organisation ont confiance.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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