«L'UE ne respecte pas ses propres principes et elle cède aux chantages du régime d'Ankara. [La Turquie d'Erdogan est beaucoup plus forte que l'UE, ndlr] parce que l'UE est très divisée, il y a plusieurs voix alors qu'en Turquie, il n'y a qu'une seule voix.»
Samim Akgonul, historien et politologue, chercheur au CNRS et spécialiste de la Turquie et de ses minorités, dresse un constat assez net du rapport de force entre la Turquie et l'UE, qui se sont rencontrées ce lundi 26 mars à Varna, en Bulgarie.
Donc pas de solution, mais encore et toujours ce rappel du processus d'adhésion de la Turquie à l'Union. Si le Président Erdogan a lui aussi communiqué sur cette question, à l'issue d'un dîner de travail entre Juncker (Président de la Commission) et Tusk: «nous restons candidats à une accession à l'UE et souhaitons avancer plus rapidement dans cette direction», Samim Akgonul considère qu'elle est close pour le moment:
«La question de l'intégration dans l'UE de la Turquie est une non-question dans l'UE, compte tenu de la situation de l'UE, de la crise politique […] et du Brexit. C'est aussi une non-question en Turquie également, dans la mesure où le discours ambiant est totalement anti-occidental, antichrétien, antisémite, antieuropéen, c'est un discours islamo-nationaliste, donc il n'y a pas de volonté [d'adhésion, ndlr].»
Il ajoute:
«On est en train d'être témoin d'un jeu de dupes, les deux parties connaissent l'issue, mais ils continuent à jouer ce jeu-là. Donc, en état actuel des choses, l'intégration de la Turquie à l'UE est un non-question.»
Cette vision confirme la réalité politique du moment. En effet, depuis le début du processus et avec le durcissement politique du Président Erdogan à la suite du coup d'État raté en 2016, aucune des deux parties n'a d'intérêt réel à cette adhésion. Pourquoi la Turquie d'Erdogan chercherait-elle à entrer dans cette Union, alors qu'il semble ne partager aucun principe des pays européens? Même si la Turquie commerce principalement avec les pays de l'UE et fait partie de l'OTAN, Erdogan se tourne bien davantage vers le Proche et le Moyen-Orient et l'Afrique.
Et pourquoi l'Union européenne accepterait-elle qu'une autre guerre se déroule à ses portes, avec les conflits en Syrie et en Irak? N'a-t-elle pas besoin de la Turquie comme une zone tampon entre ces conflits et elle-même et d'une barrière aux flux de migrants, dans une Union où les partis nationaux-populistes ne cessent de monter politiquement?
Cette question migratoire a, bien évidemment, été une nouvelle fois débattue entre les deux parties. Samim Akgonul rappelle que l'arrangement entre la Turquie et l'UE convenait d'une aide 3 milliards en échange d'une maîtrise turque des migrations et ajoute:
«Comme il y a la montée des populismes dans l'UE, cette dernière a choisi d'externaliser ce problème et de racheter de la Turquie le droit de ne pas accepter des réfugiés.»
S'il rappelle aussi que l'UE n'a pas versé les 3 milliards d'aide à la Turquie, Samim Akgonul explique qu'Erdogan se sert de ce dossier comme d'une arme menaçante vis-à-vis de l'UE parce que cette dernière reconnaîtrait elle-même que ce pacte turco-européen aurait permis de faire chuter l'immigration de 97%, selon l'AFP.
«Donc ceci a fonctionné dans la mesure où la Turquie a retenu ces réfugiés […], mais en contrepartie, l'argent qui a été promis par l'UE n'a pas été versé. L'idée était de verser 3 milliards d'euros à la Turquie, mais également de libéraliser la politique de visa des ressortissants turcs, mais les deux n'ont pas été faits.»
Il ajoute:
«Aujourd'hui, le régime d'Ankara, autoritaire et populiste, utilisant cet atout des réfugiés en Turquie fait pression sur l'UE, fait peur à l'UE de "lâcher" cette population et donc l'UE, en contrepartie, doit promettre un certain nombre de choses.»
Si ce «nombre de choses» reste imprécis, on peut noter que l'action turque en Syrie, la violation du territoire souverain syrien et la guerre que mène la Turquie contre les Kurdes ne sont pas utilisées par les autorités de l'UE comme moyen de pression. Une simple comparaison avec la dernière crise diplomatique entre l'UE et la Russie expose clairement la faiblesse de Bruxelles face à Ankara.
D'autant plus, que même si les autorités de l'UE aiment à rappeler que la Turquie est critiquable sur les dossiers grec et chypriote, elle semble n'avoir aucun pouvoir pour faire défendre ces pays européens.
Pour Samim Akgonul, la Turquie ravive les différents territoriaux qu'elle a avec la Grèce et Chypre pour masquer ses propres problèmes internes:
«Chaque fois qu'il y a une difficulté interne en Turquie, il y a une échappatoire, c'est de faire monter les tensions vis-à-vis de pays voisins, et principalement la Grèce. Les tensions principales concernent la mer Égée, le statut des îles, les eaux territoriales, le plateau continental, il y a un dog fight entre les régimes turcs et grecs. De plus, il y a la question chypriote […] et rappelons-le Chypre est membre de l'UE depuis 2004.»
Abordé entre les deux parties durant le sommet de Bulgarie, le problème avec la Grèce est au cœur de l'actualité turque. Hasard du calendrier, ce 27 mars la justice turque a annoncé, d'après l'agence de presse officielle turque Anadolu, le maintien en détention de deux soldats grecs interpellés sur le territoire turc. Si ces derniers se sont défendus en affirmant qu'ils sont entrés par erreur en Turquie, les juges turcs soupçonnent une «tentative d'espionnage».
De là à y voir une nouvelle réponse politique lancée par Ankara aux autorités de l'UE, il n'y a qu'un pas.
Si Samim Akgonul conçoit peu d'améliorations pour le dossier grec, il semble résolument optimiste quant au différend chypriote, mais rappelle que si une avancée pouvait s'opérer, elle se fera sans le concours de l'UE et essentiellement sur la base d'une volonté politique locale:
«Là aussi, les avancées, avec l'implication de la Turquie, de la Grèce et de l'UE semblent difficiles. En revanche, si les Chypriotes prennent leur destin en main, indépendamment de la volonté des mères patries […], ils peuvent réussir la réunification.»
Mais pour autant, si l'UE semble faible face au pouvoir d'Erdogan, si ce dernier apparaît comme un dirigeant solide politiquement dans son pays et sur la scène internationale, Samim Akgonul rappelle que son pouvoir est fragile:
«Non, sur le plan intérieur, il y a un véritable chaos, l'État de droit a complètement disparu, les clivages entre Turcs et Kurdes, entre sunnites conservateurs et laïcs, entre hommes et femmes, entre majorité et minorité sont à leur extrême. […] De plus, Erdogan est intervenu dans le bourbier du Proche-Orient, en envoyant son armée pour envahir le territoire souverain de la Syrie.»