Crise séparatiste au Cameroun: jusqu’où pourra aller l’ingérence américaine?

© AP Photo / Alex BrandonDonald Trump
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Les États-Unis appellent à un «vrai dialogue» et à un «transfert de pouvoir» vers les régions anglophones du Cameroun, pointant du doigt l’inefficacité de l’option militaire privilégiée par le gouvernement dans la crise en cours. Une sortie qui arrive après l’annonce du retrait du Cameroun de l’AGOA, mesure peu appréciée par Yaoundé. Décryptage.

Jusqu’où pourra aller l’ingérence américaine dans la recherche de solutions à la crise séparatiste qui déchire le Cameroun? Mardi 19 novembre, lors d'une audition parlementaire à Washington, le sous-secrétaire chargé de l'Afrique au département d'État américain Tibor Nagy a estimé que les conseillers du président camerounais Paul Biya le conduisaient sur une mauvaise piste en lui faisant miroiter une victoire militaire.

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Alors que la crise ne cesse de s’enliser malgré la forte militarisation des régions anglophones, Wanah Immanuel Bumakor, universitaire camerounais et spécialiste en relations internationales interrogé par Sputnik, estime lui aussi que cette option a déjà assez démontré ses limites – ici comme ailleurs.

«Ce n'est pas la solution militaire qui mettra fin au conflit, comme l'expérience l'a montré dans d'autres cas à travers le monde. Ce qui rend la situation très pénible pour le gouvernement et l’armée, c’est le fait que, contrairement à la guerre contre Boko Haram, la population semble plutôt collaborer avec les combattants séparatistes au détriment des forces de sécurité. Cela pourrait être dû au fait que les populations subissent régulièrement des intimidations venant des indépendantistes. Dans ce scénario, la situation sera donc très compliquée pour les forces militaires, comme l'ont confirmé de nombreux experts en sécurité», commente l’expert.

Tibor Nagy a également relativisé le succès du grand dialogue national, organisé par Yaoundé pour tenter de résoudre la crise séparatiste anglophone. «Il doit y avoir un vrai dialogue. Et il doit y avoir un transfert de pouvoir vers la région», a plaidé le sous-secrétaire d'État américain aux Affaires africaines devant le Parlement.

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Une injonction américaine qui arrive pourtant un mois après la tenue d’un grand dialogue national convoqué par Paul Biya. Ce dialogue avait déjà essuyé de vives critiques tant sur la forme que sur le fond. En l’absence des leaders séparatistes, beaucoup d’observateurs avaient déjà souligné l’inefficacité des recommandations qui en sortiraient. Pour Wanah Immanuel Bumakor, ce grand dialogue organisé par le gouvernement de Paul Biya ne respectait pas «les normes internationales du dialogue ou de la médiation».

«Le Cameroun n'est pas le seul pays à avoir connu ce type de conflit. Par conséquent, il existe certaines normes internationales pour la résolution des conflits de cette catégorie, connu sous le nom de conflit intra-étatique ou conflit interne. De 1990 à 2002, 30 des 33 conflits intra-étatiques ont abouti à un dialogue inclusif incluant toutes les parties prenantes à la recherche d'un processus de paix durable. Dans la plupart de ces pays, les gouvernements ont engagé un dialogue avec les mouvements de libération pour trouver la paix. Rétablir la paix est un processus et la majorité des conflits violents ne se termine pas par une victoire, mais par un accord de paix. Le Cameroun n’est donc pas une exception à la règle», analyse le spécialiste des relations internationales.

Alors que le haut diplomate américain pour l'Afrique appelle également les autorités camerounaises à procéder à un transfert de pouvoir dans les régions anglophones, Wanah Immanuel Bumakor, de son côté, pense qu’il faut passer à la fédération et à des régions autonomes dans lesquelles les citoyens peuvent gérer leurs propres affaires, en particulier pour les régions anglophones ayant connu ce statut de 1961 à 1972. «Malheureusement, estime-t-il, le système unitaire et centralisé du régime de Paul Biya, surtout après 1982, n’a pas intégré l’héritage colonial anglo-saxon de la population anglophone minoritaire du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun.»

Yaoundé agacé par la pression américaine

Si les États-Unis appellent à l’organisation d’un autre dialogue national, accordant peu de crédit aux résolutions des pourparlers de Yaoundé, les recommandations de ces derniers pourraient être bientôt implémentées, à en croire les récentes déclarations de Paul Biya. Répondant aux questions d’un panel sur la crise séparatiste au Cameroun le mardi 12 novembre au Forum de Paris sur la Paix, le Président camerounais a déclaré que les régions en crise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest bénéficieront d’un statut spécial, l’une des multiples recommandations du grand dialogue national.

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En attendant son effectivité, sur le terrain du conflit, les violences n’ont pas cessé. Les exactions sont enregistrées de part et d’autre et les populations se trouvent prises entre deux feux. Évoquant les violations des droits de l’homme dans la crise séparatiste, Donald Trump a exprimé sa volonté d’exclure le Cameroun des avantages de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), une loi qui exonère les pays de l’Afrique subsaharienne des droits de douane pour leurs exportations vers le marché américain.

En réponse à cette annonce, le gouvernement de Yaoundé, par la voix de René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication camerounaise, a estimé lors d’un point de presse lundi 18 novembre dans la capitale politique camerounaise que les États-Unis ignorent «la réalité des faits sur le terrain». Le porte-parole estime que Washington s'est basé sur une version erronée des faits pour prendre cette mesure.

Les raisons invoquées par les autorités américaines, affirme-t-il, «procèdent soit d’une ignorance ou d’une méconnaissance de la situation réelle, telle qu’elle a prévalu et prévaut encore dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, soit d’une volonté délibérée d’ignorer cette réalité».

Le ministre de la Communication déplore également la non-condamnation par les États-Unis des exactions commises par les séparatistes armés dans les régions en conflit.

Autant de déclarations qui ont contribué à jeter un coup de froid dans les rapports entre les deux pays et à attiser une série d'analyses et d'invectives dans l'opinion et dans la presse locale. Pourtant, pour l'universitaire Wanah Immanuel Bumakor, cette récente sortie américaine n’est qu’un avertissement qui pourrait aboutir à des mesures plus fortes.

«Les États-Unis veulent indirectement faire comprendre au Cameroun que d'autres sanctions sont envisageables si la situation perdure. Et cette pression américaine n’est pas une bonne nouvelle pour le régime de Paul Biya. N'oublions pas que les États-Unis sont une superpuissance mondiale qui exerce une grande influence sur de nombreux pays et organisations, y compris au-dessus du Conseil de sécurité des Nations Unies. Par conséquent, si la situation empire, davantage de sanctions de différents pays et organisations internationales sous l’influence des États-Unis pourraient suivre. En outre, il est fort possible que la crise humanitaire au Cameroun soit inscrite à l'ordre du jour du Conseil de sécurité», conclut le spécialiste des relations internationales.
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