Crimée: le Rubicon franchi, la Russie ne peut qu'avancer

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Du haut de ses vingt années d’indépendance, la Fédération de Russie fonce tête baissée vers sa première annexion territoriale d'envergure. Si les habitants de la région ukrainienne de Crimée votaient dimanche pour leur intégration à la Russie, cette dernière assimilerait prochainement un 84ème sujet de la Fédération de Russie.

Du haut de ses vingt années d’indépendance, la Fédération de Russie fonce tête baissée vers sa première annexion territoriale d'envergure. Si les habitants de la région ukrainienne de Crimée votaient dimanche pour leur intégration à la Russie, cette dernière assimilerait prochainement un 84ème sujet de la Fédération de Russie.

Certains Russes, probablement la majorité, perçoivent cette perspective comme un grand événement historique - dans le bon sens du terme. D'autres ne sont absolument pas enthousiasmés par cette perspective. Mais cette divergence d'opinions a-t-elle de l'importance? Apparemment, de moins en moins au fil des jours.

Quand le commandant d'un grand avion de ligne change soudainement de cap, peu importe ce qu'en pensent les passagers: la vie et la santé des personnes présentes à bord dépendent uniquement de la rapidité de réaction et des décisions du pilote. C’est justement ce qui se passe actuellement en Crimée.

Le commandant de bord de l'avion "Russie" semble avoir pris une décision de principe : la Russie reconnaîtra la volonté de la majorité des Criméens. Par conséquent, tout avis sur la question est désormais purement secondaire.

Les avions à réacteur sont incapables de faire marche-arrière, pas plus que la Russie ne pourra désormais revenir sur sa décision concernant la Crimée. Le pays a encore de la marge pour des manœuvres politiques tactiques mais un changement de cap stratégique reviendrait à perdre la face et la réputation géopolitique. Le Rubicon a déjà été franchi. La Russie ne peut qu'avancer.

Il faut donc cesser de débattre pour savoir si la décision de satisfaire la volonté des Criméens - intégrer la Russie - est juste ou non. Il faut se demander comment la Russie pourrait diminuer l'effet négatif de sa décision géopolitique audacieuse.

Le niveau de tension émotionnelle en Occident concernant l'acte "stupéfiant" de Moscou est aujourd'hui tel qu'à première vue toute "minimisation" semble irréalisable.

Peut-on, devant un ouragan destructeur à cinq secondes de son arrivée, parler avec un air intelligent de la minimisation des conséquences de la tempête ? Peut-on, dans l'épicentre d'un séisme de 10 sur l'échelle de Richter, observer calmement l'effondrement des bâtiments et se dire "ne te décourage pas, vieux ! Tu trouveras forcément un moyen pour minimiser le conséquences de tout ça"?

En effet, on est généralement impuissant face à la nature. Mais heureusement pour nous, les manifestations politiques sont soumises à d'autres lois, qui peuvent théoriquement être changées.

Thomas Huxley, grand chercheur britannique du XIXe siècle, a dit un jour: "C'est le destin commun des nouvelles vérités de commencer comme une hérésie et de finir comme une superstition". Pas dans le sens où l'intégration de la Crimée à la Russie serait une vérité en dernière instance. Mais dans le sens où rien n'est impossible en politique. Ce qui semblait impossible hier est anodin aujourd'hui. Une tâche qui paraît impossible aujourd'hui pourrait devenir réalité demain.

Rappelons par exemple comment les passions étaient déchaînées au sujet de la déclaration d'indépendance du Kosovo en février 2008. Les politiciens serbes étaient unanimes: plutôt mourir qu'accepter ça. Et quelle est la situation aujourd'hui?

Officiellement la Serbie et d'autres pays ne reconnaissent toujours pas l'indépendance du Kosovo mais en avril 2013, Belgrade et Pristina ont signé leur premier accord sur les principes de normalisation des relations. La volonté des Serbes et des Kosovars d'intégrer l'Union européenne a été plus forte que leur antipathie mutuelle et leur réticence à aller dans le sens de l'autre. Le pragmatisme l'a emporté sur les émotions.

Il s'agit d'un règlement pacifique par étapes du conflit kosovar : il a fait couler beaucoup de sang et fut existentiel pour ses principaux acteurs. Et si même ici un compromis a été trouvé, alors que dire du conflit en Crimée, qui n’a pour l’instant entraîné aucune effusion de sang?

La Russie n'est pas certaine de pouvoir convaincre le monde qu'elle a moralement raison sur ce dossier. Mais elle a déjà une chance de le faire – peut-être pas dans l'immédiat mais au moins dans un certain temps. Et si au final la Crimée devenait un territoire russe, la Russie devrait profiter au maximum de cette opportunité.

Cette tâche est prioritaire pour le gouvernement. Elle est tout aussi importante que l'intégration même de la Crimée à la Russie. Le Kremlin doit absolument convaincre le monde qu'il n'est pas un agresseur qui attrape tout ce qui passe.

A quoi servirait l'intégration de la Crimée à la Russie si les liens séculaires d'amitié entre les peuples russe et ukrainien étaient anéantis? Si la réputation de la Russie en tant que partenaire international fiable était sapée? Si le pays était isolé sur l’arène internationale?

Aujourd'hui, beaucoup disent que l'Occident n'osera pas adopter de sanctions conséquentes contre la Russie, parce qu'elle riposterait avec des mesures de rétorsion tout aussi douloureuses. Cet argument n'est pas dépourvu d'une certaine logique mais il ne faut pas parier uniquement sur les craintes de l'Occident face à la puissance d'une éventuelle réaction de la Russie.

Alors sur quoi faut-il parier? Sur le fait que nous n'avons toujours pas de réponse à la question suivante: pourquoi le peuple kosovar peut décider lui-même de son sort mais pas le peuple criméen?

On ne trouve non plus aucune réponse convaincante à une autre question : pourquoi dans le monde contemporain la lubie de Nikita Khrouchtchev – on trouve difficilement un autre nom à sa décision en 1954 de remettre la Crimée à la République socialiste soviétique d'Ukraine – devrait avoir plus de signification que la volonté clairement exprimée des électeurs criméens?

Le gouvernement russe doit forcer l'opinion publique, notamment occidentale, à réfléchir sérieusement à cette question. Et si la Russie y arrivait, on peut considérer qu'elle aurait gagné.

Si cet objectif n'était pas atteint à long terme, on ne pourrait plus parler de victoire, même si d'ici là on s'habituait déjà à l'intégration de la Crimée à la Russie.

Tout en évitant de tomber dans le pathétique, on a envie de dire que la Russie doit tout faire pour que la vérité soit de son côté. C'est la seule option qui permettrait de sortir de la crise de Crimée sans pertes significatives.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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