Peut-on vendre des armes au Proche-Orient?

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Par Marianna Belenkaïa, RIA Novosti
Par Marianna Belenkaïa, RIA Novosti

Aux Etats-Unis, les débats sur le retrait des troupes d'Irak ont aujourd'hui cédé la place à ceux sur la légitimité de fournir des armes américaines parmi les plus modernes à l'Arabie Saoudite. La France traverse une situation similaire, et les futures livraisons d'armements et d'un réacteur nucléaire à la Libye déchaînent les passions. Dans les deux cas, on invoque, d'une part, des bénéfices économiques et des avantages politiques, et de l'autre, la menace de voir proliférer des know-how nucléaires et les craintes que les armes ne tombent finalement entre les mains des terroristes.

A qui, en effet, est-on sûr de pouvoir vendre une telle marchandise? Et à quelles conditions? Ces questions n'ont rien perdu de leur actualité!

Les congressistes américains ont averti le président George W. Bush qu'au mois de septembre prochain, soit au retour de leurs vacances d'été, ils soumettraient à la Chambre des Représentants et au Sénat un projet de résolution spéciale de blocage, interdisant la vente de certains types d'armements aux Saoudiens. Ils ont avancé comme argument que "l'Arabie Saoudite ne se comportait pas en allié des Etats-Unis, car elle fournissait des activistes et des terroristes-kamikazes à la guerre en Irak et finançait des actes terroristes à travers le monde".

L'Arabie Saoudite est pourtant l'un des principaux partenaires de Washington dans le monde arabe. Or, les accusations formulées par les membres du Congrès américain à l'endroit des Saoudiens réitèrent pratiquement mot pour mot celles que Washington adresse aux "ennemis numéro un" des Etats-Unis, et de George W. Bush en personne, que sont la Syrie et l'Iran. Mais quelle est alors la différence entre ennemi et ami?

Il est vrai que des terroristes s'infiltrent en Irak depuis le territoire saoudien, comme c'est, soit dit au passage, le cas depuis la Syrie. Bien des activistes arrêtés en Irak sont porteurs de passeports saoudiens. Quoi qu'il en soit, cela ne signifie pas pour autant que les autorités d'Arabie Saoudite encouragent cette tendance. (Aucune preuve formelle non plus n'atteste un tel comportement de Damas). En revanche, les officiels saoudiens et syriens sont vivement intéressés à la répression du terrorisme.

Il n'en reste pas moins cependant que, tant en Arabie Saoudite qu'à travers l'ensemble du monde islamique, de nombreuses fondations privées emploient leurs ressources au soutien des extrémistes arborant le drapeau de l'islam. Depuis les attentats terroristes de 2001 aux Etats-Unis, les autorités des pays du Golfe pratiquent une politique très prudente à l'égard de ces fondations. Par ailleurs, elles ont globalement changé d'attitude face aux porteurs d'idées extrémistes de tout bord, dont elles sont souvent les premières à souffrir. N'oublions pas, non plus, que les extrémistes constituent un problème non seulement pour l'Arabie Saoudite, mais pour l'ensemble du monde musulman.

Mais cela signifie-t-il que l'on doit interdire complètement le commerce des armes au Proche-Orient?

Une déclaration du chef du Pentagone Robert Gates est sans doute très significative à cet égard. Selon le secrétaire américain à la Défense, si Washington n'épaule pas l'Arabie Saoudite et les autres régimes arabes modérés, ils pourront acheter des armes ailleurs, "y compris en Russie". La logique est très simple: au lieu de céder le marché aux autres, il vaut mieux contrôler soi-même les armes vendues, en collaborant, au besoin, avec les organisations internationales, telles que l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).

Mais Moscou suit également cette logique, coopérant avec la Syrie et l'Iran. Il va sans dire que des centaines d'arguments pourraient être invoqués pour expliquer la différence entre l'Arabie Saoudite et l'Iran, entre la Syrie et l'Irak, mais probablement ne retourneraient-ils pour la plupart que de la conjoncture politique. Tout le Proche-Orient, et bien plus encore, l'ensemble du monde musulman, est sur le même bateau. Aussi les armes, qu'elles soient livrées à l'Irak, à l'Arabie Saoudite, à l'Egypte, au Pakistan ou au président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, peuvent-elles se retrouver un jour entre les mains des terroristes. Il en va de même pour les armes vendues à la Syrie et à l'Iran. Or, nul ne peut garantir que demain, dans un an ou deux, par exemple, des représentants de l'industrie de l'armement des Etats-Unis ou de l'Union européenne (UE) ne viendront pas s'installer dans ces pays, si la Russie s'en retire un jour.

C'est que l'impossible s'avère trop souvent possible. En effet, le leader libyen Mouammar Kadhafi - ennemi juré de l'Occident, qui l'a accusé sans ménagement d'organisation d'actes terroristes - embrasse le président français Nicolas Sarkozy et reçoit chez lui Tony Blair, quand il était encore premier ministre britannique. Qui plus est, la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, estime tout à fait probable sa visite en Libye. Les plus grosses compagnies pétrolières de l'Occident sont donc revenues dans ce pays, et des transactions d'envergure sont en gestation en matière d'armements et que la construction d'un réacteur nucléaire est même prévue.

Nul ne contestera que tout cela s'est produit à l'occasion du changement de politique extérieure de Tripoli, quand la Libye a renoncé à élaborer des armes de destruction massive, a cessé d'attaquer l'Occident et ainsi de suite. Quoi qu'il en soit, Mouammar Kadhafi, lui, est toujours le même, il n'a fait que changer son fusil d'épaule, en fonction des ses intérêts. Où sera son intérêt de demain? Qui vivra verra. Tout dépendra de la conjoncture internationale.

Citons un autre exemple, dans une autre région, en Corée du Nord. La communauté internationale, y compris les Etats-Unis, discute aujourd'hui des possibilités d'aider ce pays. Pourtant, hier encore, Washington assimilait la Corée du Nord à "l'axe du mal".

Tout est relatif dans ce monde - où est l'ami et où est l'ennemi, à qui on peut vendre des armes et à qui on ne doit pas en vendre. Bien plus, une transaction portant sur des armes entre les Etats-Unis et l'Iran ou la Syrie ne semble plus relever du fantasme, et l'on constate qu'il n'est même pas nécessaire que ces pays changent de régime. Pourquoi pas, en effet, si cela promet des bénéfices et correspond à la conjoncture politique?

On peut évidemment disserter très longuement sur le côté éthique de la vente d'armes en général. Mais, s'il est impossible de l'arrêter, faisons alors en sorte que cela soit le mieux contrôlé possible par des vendeurs respectueux, qu'il s'agisse des Etats-Unis, de la France ou de la Russie. Sinon - comme l'a si bien dit Robert Gates - d'autres acteurs pourraient s'engouffrer dans la brèche.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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